Quand ils furent sortis:

--Je suis très-contente, maman, dit Dosia, je vous remercie. Il me semble qu'à présent je dormirais bien.

--On va te porter dans ta chambre, fit la mère, pleine de sollicitude.

--Me porter! s'écria Dosia en éclatant de rire, me porter comme une corbeille de linge qui revient de la buanderie?... oh! non, j'irai bien sur mes deux pieds!

Elle se leva, rejeta au loin la couverture, dont le pan tomba dans la tasse de sa soeur, et se tirant avec une dextérité merveilleuse de son peignoir deux fois trop long, elle se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, elle se retourna et adressa aux assistants une révérence collective.

--Bonsoir! dit-elle; soupez de bon appétit; moi, je meurs de sommeil.

Son regard évita celui de Platon qui ne l'avait pas quittée depuis qu'il était entré, et l'on entendit son rire dans l'escalier qu'elle avait peine à monter, embarrassée par ses vêtements.

XXV

Dosia dormit tout d'une traite; madame Zaptine eut le cauchemar et Platon ne dormit pas du tout. Le soleil de juin, qui se lève de bonne heure, le trouva assis sur son lit, les yeux ouverts, brisé par une nuit d'insomnie. Ce qu'il avait pensé, souffert résolu cette nuit-là eût suffi pour remplir la vie d'un de ces hommes paisibles qui vont du berceau à la tombe sans avoir connu d'autre souci qu'une heure de retard ou la corvée d'un travail supplémentaire.

Las de son immobilité, il s'habilla et descendit doucement au jardin. Quatre heures sonnaient comme il passait devant le coucou de la salle à manger. Il enjamba deux ou trois domestiques assoupis sur des nattes dans les corridors, suivant la coutume russe immémoriale, ouvrit la porte, fermée patriarcalement d'un simple loquet, et se trouva sur le perron. Sous ses pieds, l'escalier casse-cou descendait vers la pelouse; il s'y aventura, le descendit sans encombre et se mit à parcourir le gazon à grands pas.