--Vous ne faites jamais de bêtises, ma chère, lui avait dit à ce sujet la grande-duchesse N... dont elle était la filleule; mais il paraît que vous avez l'intention de régler d'un seul coup tout votre passé et tout votre avenir, en fait de folies.
Sophie s'était contentée de sourire et de baiser respectueusement la main de son auguste marraine. Huit jours après le prince Koutsky un rayon de bonheur sur son visage émacié par les fièvres, conduisait à l'église celle qui voulait bien partager sa triste vie pour le peu de temps qu'elle devait encore durer.
--Si Koutsky était riche, passe encore, disait un gros général d'artillerie aussi intelligent que ses boulets de canon. Mais il n'a pas le sou! Que peut-elle aimer dans ce fiévreux?
--Le sacrifice! lui jeta bien en face une belle enthousiaste de vingt ans.
Le général s'inclina d'un air aimable et balbutia un compliment; mais il n'avait pas compris, et il n'était pas le seul.
Sophie Koutsky soigna en effet son mari jusqu'au dernier moment, le mit des ses mains dans le cercueil, prit le deuil de veuve et continua à vivre aussi calme aussi raisonnable que jamais.
Ce qu'elle avait recherché dans le mariage était, en effet cette soif du martyre qui tourmente les grandes âmes. Elle avait aimé Koutsky parce qu'il était malade et condamné à mourir bientôt; elle avait vu une bonne oeuvre à faire en donnant à ce mourant les joies du foyer domestique, d'un intérieur harmonieux, d'une tendresse infatigable et dévouée.
Si son mari n'eût pas pris les fièvres au Turkestan en servant son pays, elle eût peut-être été moins généreuse; mais dans de telles circonstances il lui semblait payer sa dette à l'humanité et à son pays tout ensemble.
Quand elle quitta le noir pour le lilas, on lui demanda ce qu'elle comptait faire.
--Vivre un peu pour mon plaisir, répondit-elle.