La société se remit à rire; mais Dosia n'était pas d'humeur à s'en formaliser ce jour-là.

--Oui, reprit-elle, c'était le temps où mon père m'apprenait à monter à cheval sur son beau Négro, qu'il avait ramené de Caucase; un cheval qui avait appartenu à une princesse géorgienne, et qui ramassait un mouchoir jeté à terre sans interrompre son galop. La belle et bonne bête. Je n'ai jamais été si heureuse. Nous nous promenions à cheval le soir, papa et moi, et nous regardions la lune. Papa me disait qu'il y avait une porte et que de temps en temps l'homme de la lune l'ouvrait pour voir ce que nous faisions. Mon Dieu, que de fois, en marchant dans nos allées, je suis tombée à quatre pattes pour avoir regardé en l'air.

--Que d'autres ont fait comme vous, dit Platon à demi-voix, presque pour lui seul.

Dosia le regarda; son visage enfantin changea d'expression, et elle répondit soudain d'une voix plus grave:

--Il est beau de tomber pour avoir trop regardé le ciel.

Platon, surpris, leva les yeux à son tour; le visage de Dosia, sérieux et doux lui parut transfiguré.

--Le croyez-vous? dit-il sans élever la voix.

Sa soeur expliquait à Mourief un mécanisme très-compliqué de batteuse automobile pour ls travaux des champs.

--Mon père me le disait, et j'ai toujours cru aveuglément à ce que me disait mon père, répondit la jeune fille. Il m'a répété cent fais: Ne te laisse jamais décourager par les obstacles; ne t'arrête jamais à une pensée mesquine; lève toujours les yeux plus haut....

Dosia posa doucement sa main gantée sur la main du jeune homme et la pressa fortement comme pour lui dire merci.