Le bataillon sacré était venu à la première nouvelle du danger; parmi les jeunes gens qui le composaient se trouvait un étudiant en médecine, près de finir son cours: si Dournof avait conservé quelques illusions, il les eut perdues à voir la pitié affectueuse avec laquelle son ami parlait à Antonine, avec quelle bonté il se prêtait à ses fantaisies et de quel regard triste il la suivait lorsqu'elle ne le voyait pas.

Les jeunes filles ses compagnes venaient aussi en foule; jamais on ne jetait aperçu, parmi cette jeunesse rieuse, de la place que tenait cette personnalité le plus souvent grande et austère; on ne savait pas combien de bons conseils elle avait donnés, combien de chagrina elle avait adoucis par ses paroles ou ses actes, jusqu'au jour ou il fut avéré qu'on allait la perdre. Chacun voulut la revoir une fois encore, et il sembla à tous qu'ils ne l'avaient jamais vue jusque-là.

Antonine recevait tous ces hommages, toutes ces marques de tendresse comme la chose la plus naturelle du monde. Son cerveau, déjà fatigué par tant de luttes et de chagrins, s'était un peu affaibli sous l'effort du mal envahissant; elle ne se rendit pas bien compte de l'affluence de visiteurs sans cesse renouvelée qui remplissait sa chambrette, mais il lui était très-agréable de voir tant d'amis.

Ce flot incessant d'amis et de connaissances empêchait le bonheur d'avoir retrouvé Dournof d'être trop poignant et dangereux. Lorsqu'ils se retrouvaient seuls, après une journée pleine de distractions, lorsque la Niania, toujours silencieuse et triste, roulait auprès du canapé la petite table du repas, elle tendait la main à son ami, qui inclinait dessus sa tête, afin de lui dérober l'expression de ses yeux, et elle se laissait aller sur ses oreillers, en murmurant:

--Je suis heureuse.

Vers le soir, venait la fièvre; alors les yeux d'Antonine s'animaient d'un éclat factice, des taches rouges marbraient ses pommettes; elle faisait des projets pour l'avenir. On avait parlé vaguement d'un voyage à l'étranger, pour rétablir la santé.

--Dès qu'il fera beau, disait-elle, aux premiers rayons du soleil de mai, nous partirons pour l'Italie, nous serons mariés alors!

Sa main caressante prenait celle de Dournof qui l'écartait en souriant, le coeur navré, les traits tirés par la contrainte qu'il s'imposait.

Nous irons à Florence! on dit qu'il y a tant de fleurs à Florence que personne ne peut se l'imaginer. Et puis en automne nous reviendrons ici. Maman nous arrangera un joli petit appartement dans un quartier clair et propre. Ma chambre à coucher sera bleue. J'aime tant le bleu! N'est-ce pas, maman, que vous me la meublerez bleu?

--Oui, répondait madame Karzof, du bleu clair.