--Il vient dîner ce soir.

--Très-bien. Alors je viendrai prendre le thé. Je suis curieuse de le voir en chair et en os, cet homme fidèle à un souvenir qui date de trois ans. Comment s'appelait-elle, cette jeune fille?

--Je ne sais pas... je veux le savoir, dit tout à coup Marianne avec résolution.

--Moi aussi, je veux le savoir, d'autant mieux que je n'y crois pas. Je le saurai, sois sans inquiétude.

--Comment?

--Nous avons à la chancellerie un vieux madré d'huissier qui sait tout; avec le jeune homme nous lui ferons trouver tout ce que nous voudrons.

Mademoiselle Véra, qui était la fille de l'aide du ministre,--fonction officielle inconnue en France, mais très-recherchée en Russie, car elle donne beaucoup de pouvoir avec un peu de responsabilité, tout en permettant de déployer les capacités que l'on possède,--mademoiselle Vèra s'en alla, en engageant son amie à soigner sa toilette.

Marianne lui adressa une grimace pour adieu, et, restée seule, fit quelques pas d'un air boudeur, puis elle s'assit devant sa glace, et, appelant sa femme de chambre, se mit à soigner sa toilette.

Marianne était une jolie blonde de dix-sept ans; son teint nacré, ses yeux semblables à des fleurs de lin, sa stature élégante et mignonne lui auraient donné quelque ressemblance avec une belle petite poupée anglaise, sans l'extrême vivacité de ses regards et la pétulance de ses mouvements. Sa mère l'avait baptisée: "Perpetuum mobile", et non sans raison.

La fille d'un ministre est toujours entourée d'adorateurs, quand même elle serait laide et sotte à faire peur; mais, simple mortelle, Marianne aurait été fêtée quand même, pour sa grâce mutine, sa bonne humeur inégale, ses bouderies coquettes, pour ses qualités et pour ses défauts. Bien des jeunes gens et pas mal de gens moins jeunes aspiraient ouvertement à la conquête de son adorable petite main capricieuse et potelée. Marianne les tenait tous à égale distance.