On commença par danser bien et dûment quelques quadrilles: mais la danse n'était pas la grande affaire de la soirée; l'entrain manquait visiblement, et l'on attendait avec impatience l'heure où le sort doit être consulté.

A onze heures, sous les auspices de madame Mérof, un immense bassin d'argent, d'un mètre environ de diamètre, fut apporté plein d'eau. Une corbeille l'accompagnait, pleine de coquilles de noix dorées. La moitié de ces coquilles portait une petite bougie de cire rose, et l'autre moitié des bougies de cire bleue.

Celles-ci représentaient les cavalier, les autres étaient pour les dames.

Chacun choisit une coquille inscrivit son nom au crayon sur un tout petit morceau de papier roulé qu'on glissa au fond, puis on lança la petite flottille sur le bassin, non sans avoir allumé les bougies; madame Mérof, avec un grand bâton d'ivoire remua trois fois l'eau du bassin, et les frêles embarcations se balancèrent sur l'onde agitée.

C'était un curieux spectacle que celui de toutes ces jeunes têtes penchées sur le bassin: il y avait là une douzaine de jeunes filles et autant de jeunes gens. En mère prudente, madame Mérof avait soigneusement trié ceux-ci: il n'en était aucun qui ne fût irréprochable. Ces jeux finissent trop souvent par des mariages pour que la plus grande prudence ne soit pas nécessaire. Mais la liberté relative que l'éducation russe laisse aux jeunes filles autorisait ce genre de divertissement, qui, sous les yeux d'une mère intelligente, ne pouvait pas être dangereux.

Les têtes brunes ou blondes, éclairées d'en bas par la lueur des petites bougies, suivaient attentivement les moindres oscillations des coquilles dorées qui devaient finir par s'aborder entre elles. Comme chacun suivait la sienne des yeux depuis la grande opération du lancement, il s'agissait de savoir si le hasard réunirait des indifférents ou des amis.

Toutes les fois qu'une bougie bleue en abordait une rose, c'étaient des rires, des cris, de joyeuses exclamations. Madame Mérof avait eu soin d'ajouter à la flottille qui représentait les assistants, une autre escadre de coquilles argentées qui portaient les noms de héros et d'héroïnes fameux dans l'histoire ou dans la légende. De la sorte, les allusions trop directes se trouvaient mitigées. On riait encore beaucoup plus lorsqu'une embarcation en accostait une autre de la même couleur; mais au bout de quelques minutes, Marianne déclara que "ce n'était pas sérieux". D'une main agile elle repêcha les héros et leurs compagnes, et ne laissa subsister que les embarcations sérieuses. Le jeu recommença, et l'assemblée redoubla d'attention.

A deux ou trois reprises, le hasard vint donner raison à quelques petits commérages, qui durant l'hiver avaient passé d'une oreille à l'autre. La barque d'un jeune porte enseigne se dirigeait avec tant d'opiniâtreté vers celle d'une cousine de Marianne, que tous les deux, devenus pivoine, ne purent se soustraire aux railleries de l'assistance.

Jusque-là, Marianne avait vu son esquif voguer solitaire. Lorsque les barques qui s'étaient abordées furent retirées et que l'espace élargi donna plus de jeu aux espérances superstitieuses, elle appuya ses mains sur le bord de la cuve, et regarda la manoeuvre d'un oeil attentif.

Une grosse coquille qui portait à l'arrière le pavillon du général Boum flottait au milieu du bassin; celle de Marianne allait l'aborder; elle leva les yeux et vit en face d'elle Véra qui souriait malicieusement. D'un geste mutin, elle plongea dans l'eau sa petite main chargée de bagues. Son esquif repoussé violemment alla heurter à l'autre bord une coquille solitaire qui n'avait guère prit part à ce divertissement.