--Votre père y va comme ministre de la justice, et non comme veuf d'une année. D'ailleurs, allez-y avec votre père, je ne m'y oppose pas.
--Mais pourquoi?... commençait Marianne.
--Il me semble, répliqua Dournof, que ce n'est pas à moi de vous le dire.
Il se leva, et quitta la salle à manger. Marianne déjà consolée, s'en alla de son coté chez la couturière et se commanda une robe bleu pâle, "qui disait-elle, avait l'air d'être grise aux lumières".
Dournof, s'il était de plus en plus contrarié des caprices mondains de sa femme, avait cessé d'en être affligé; une sourde colère, toujours comprimée et endormie, mais jamais anéantie, se réveillait en lui à chacune de ses nouvelles boutades; mais si son amour-propre d'époux était froissé, son coeur ne souffrait plus; il avait une consolation que, hormis la Niania, personne ne lui connaissait. C'était à l'heure du matin où Marianne dormait de son meilleur sommeil, entre huit et dix heures, que la Niania et Bébé faisaient leur apparition dans le cabinet de Dournof.
La grande pièce sombre avait cessé d'être triste. Dans le coin réservé à Marianne et qu'elle n'avait jamais occupé, une pile de joujoux, soigneusement recouverts d'un tapis de table pendant la journée, était renversée tous les matins. A son entrée, Serge, caché dans les rideaux, criait: Coucou! Le père quittait alors son travail, quel qu'il fût, et venait s'asseoir sur le tapis, en face de la Niania.
C'est là, entre ces deux coeurs dévoués, que Serge avait appris à se tenir debout sur ses petit? pieds rondelets, c'est là qu'il avait fait ses premiers pas, pour venir tomber en riant dans les bras étendus de l'heureux père dont le coeur palpitait de crainte et de joie. Nul ne savait combien de pensées muettes avaient été échangées entre Dournof et la vieille bonne, pendant que le cher petit apprenait à gazouiller sous leur direction. Nul non plus n'a jamais soupçonné la profondeur de l'émotion qui prit à la gorge le célèbre président Dournof, le jour où Serge, levant les yeux pour la première fois au-dessus du canapé, aperçut le portrait d'Antonine et le désigna de son petit doigt, en disant: Maman!
Nul ne sut que Dournof enleva son fils dans ses bras et le tendit vers le portrait en lui disant de l'embrasser, pendant que la Niania, brusquement troublée dans son impassibilité Spartiate, couvrait de son tablier son visage ridé, où ruisselaient des larmes irrépressibles; personne non plus n'a vu Dournof se pencher sur la servante et la baiser respectueusement sur son vieux front jaune, où il laissait aussi tomber une larme, tandis que Serge, étonné, les caressait tous les deux de ses menottes satinés, afin de les consoler dans leur chagrin.
--Ce n'est pas maman, dit enfin. Dournof, c'est une tante que tu ne verras jamais.
--Pourquoi? dit Bébé.