--Vous ne pouvez pas le vouloir, répliqua Dournof, ce serait une injustice.

--Une injustice, et pourquoi donc?

--Parce que cette femme n'a rien fait pour mériter d'être chassée, parce que nous lui devons la vie de Serge, et parce que... il s'arrêta, tremblant d'émotion contenue, je veux qu'elle reste! et cela doit suffire.

--Et moi, reprit Marianne emportée par une violente colère, je veux qu'elle parte.

Dournof s'assit froidement à son bureau et se mit à ranger ses papiers, comme s'il voulait reprendre son travail.

Marianne le regarda, voulut parler, se mordit les lèvres et sortit vivement du cabinet.

Son mari la suivit des yeux et resta pensif.

C'était là son intérieur! Une femme fantasque et irréfléchie, méchante parfois à force de légèreté, c'était la compagne de toute son existence.

Il se rappela alors la vie qu'il avait rêvée autrefois. Lorsqu'il faisait des châteaux en Espagne, du temps qu'Antonine vivait loin de lui, mais pour lui, il s'était arrangé un nid dans sa pensée, et c'est là qu'il se réfugiait lorsqu'il avait une heure de liberté pour songer à l'avenir.

L'appartement était petit et meublé simplement; une lampe tranquille éclairait la table, une demi-obscurité régnait tout autour. Un enfant dormait dans un berceau un autre sommeillait sur les genoux d'Antonine: Antonine, mère et nourrice, ne cédant à aucune femme les caresses et les sourires de ses enfants. Le travail était long et pénible, le pain du lendemain à peine assuré, mais Dournof, arrêté par une difficulté imprévue, interrogeait à voix basse la chère âme lui répondait à la sienne, et cette autre conscience, aussi droite et plus pure encore, lui soufflait l'honneur et la vérité.