Dournof essaya alors de se rappeler la façon dont il s'était conduit vis-à-vis de sa jeune épouse.
L'ai-je trop gâtée, trop choyée? se demanda-t-il, en interrogeant sévèrement les replis de sa conscience. Ai-je été un époux trop indulgent? Ai-je été un époux trop sévère?
Il repassa dans sa mémoire les scènes des premiers temps, où les fantaisies arbitraires, les bouderies de Marianne, traitées par lui comme les erreurs d'une enfant chérie, étaient blâmées avec douceur, réprimées avec mesure.
--J'ai agi comme je le devais, pensa l'époux offensé: c'est donc elle qui est coupable, elle seule... Irai-je la poursuivre? Faut-il la forcer à rentrer au foyer qu'elle a souillé? Quel visage lui ferai-je, grand Dieu! et de quelle façon accueillerai-je à son retour l'épouse que la force et non le repentir ramène auprès de moi?
Dournof frissonna d'horreur à la pensée que cette femme, qui déshonorait son nom, pourrait encore se présenter à sa vue. En effet, un jour, lasse de courir le monde, lasse de porter le poids d'une situation inavouable, Marianne pourrait rentrer au logis; elle pourrait venir pleurer à ses pieds, implorer son pardon, parler de ses enfants.. Que ferait-il, lui, Dournof, contre les larmes de cette créature insensée, qui ne savait vouloir ni le bien ni le mal? La chasserait-il? Mais alors elle pourrait l'accuser de la rejeter dans le vice. L'accueillir?... Quel opprobre que de respirer le même air que cette femme menteuse et adultère!
Il rentra dans son cabinet. La chambre de Sophie, noire et vide, avait donné un autre cours à ses pensées. Qu'allait devenir sa fille au berceau, cette innocente, destinée à grandir auprès de sa mère indigne?
Pauvre petite! Son avenir entier allait être brisé par celle qui aurait dû la protéger! Faudrait-il que son âme virginale fût ternie dans sa fleur par les propos du monde? Devrait elle mépriser sa mère ou succomber comme elle?
Dournof, accablé, ne vit plus de bornes à son désespoir. De quelque côté qu'il se tournât, il ne voyait aucun rayon. L'opinion publique, dont il faisait peu de cas pour lui-même, lui paraissait écrasante lorsqu'elle menaçait ses enfants. Il resta immobile, les mains serrées l'une contre l'autre, s'enfonçant les ongles dans la chair sans le sentir, tant sa douleur morale dépassait l'autre.
Il leva les yeux au ciel, peut-être, pour pousser quelque clameur désespérée, et son regard rencontra le portrait d'Antonine.
--Ah! s'écria-t-il, chère adorée, ma faute est envers toi! Je ne devais pas admettre une étrangère dans le sanctuaire de mon coeur, qui t'était consacré! Après t'avoir aimée, je ne devais plus aimer que mon devoir, je devais vivre pour l'humanité souffrante, que nous avons rêvé de consoler ensemble! J'aurais dû rester pauvre, j'aurais dû mépriser les honneurs et les dignités qui m'ont tourné la tête; sorti du peuple, je devais me consacrer à lui, et, puisque Dieu n'avait pas permis à ta bonté et à ta sagesse d'illuminer ma vie, je devais me croire condamné à la solitude, accepter cet arrêt; je devais vivre et mourir seul!