Ils tressaillirent; ils se croyaient seuls. Cette voix les ramena sur la terre.

--Ah! soupira Antonine, les hommes comme toi sont rares. --Ce sera ma joie éternelle d'avoir été aimée par toi. Mais, écoute, Féodor, il y a autre chose, te dis-je, que l'amour d'une femme... N'as tu pas parlé de la patrie? N'as tu pas dit qu'elle a besoin de coeurs dévoués, de serviteurs désintéressés? N'est-il pas temps que la lèpre de fonctionnaires qui la ronge soit guérie par les âmes courageuses qui travaillent pour rien ou pour peu--pour l'honneur d'être utiles? Ne veux-tu pas être de ceux-là?

Dournof serra fortement les deux mains qu'elle tendait vers lui.

--Eh bien, renonce à moi, aime la Russie. Elle te le rendra.

--Je ne renoncerai jamais à toi, dit Dournof d'une voix calme, où l'on sentait une force immense.

--Mais, si mes parents ne veulent pas?

--Je t'enlèverai, malgré toi, et je t'épouserai de force.

--Féodor, dit-elle, ne le fais pas; ma mère me maudirait.

--Qu'importe! dit-il avec colère.

--J'en mourrais;--je ne puis même supporter la pensée de la honte.