--Je veux bien, répondit Antonine avec indolence.

--Il y a un beau concert à l'assemblée de la noblesse; si tu veux, ton père nous prendra deux billets.

Antonine regarda ta mère, croyant s'être méprise.

--Pour vous et moi, maman? dit-elle.

--Oui, pour nous deux; nous prendrons une voiture, et nous irons seules en partie fine.

Sans Titolof! Cette joie inespérée ranima Antonine, qui consentit avec plus de vivacité qu'elle n'en avait déployé depuis longtemps. Le père sortit pour aller à son service, et promit de rapporter les billets. Dans l'après-midi, le fiancé officiel arriva avec sa grâce ordinaire; il se trouvait plusieurs personnes au salon. Karzof, attardé par le détour qu'il avait fait pour prendre les billets, ne rentra qu'au moment où son futur gendre prenait congé des dames, et ne put échanger avec lui qu'un salut et une poignée de main.

En entrant dans la salle de concert. Antonine sentit le coeur lui manquer; la chaleur, les parfums, l'éclat des lumières tout cet ensemble excitant des salles peuplées la fit défaillir; elle se força pourtant à marcher d'un pas ferme, et s'assit auprès de sa mère. Pendant les quinze jours qui venaient de s'écouler, elle avait senti le mal faire des progrès foudroyants. Les potions qu'elle jetait régulièrement, les poudres qui restaient dans ses tiroirs avaient beau lui être, prodiguées par le médecin de la famille! Celui-ci, homme peu intelligent, habitué à suivre sa routine, ne s'apercevait pas que, si sa patiente avait observé ses ordonnances, le mal n'eût pas suivi cette marche rapide. Il ne se doutait même pas qu'il y eût là autre chose qu'un rhume de printemps, provoqué par la rigueur anormale de la saison. Mais aux lumières, et grâce à la surexcitation de la toilette et de la musique, Antonine était plus belle que jamais. Ses yeux parcoururent lentement les galeries placées à l'étage supérieur et qui fait tour le tour de la salle immense; ceux qui ne veulent pas faire toilette, ou qui ne veulent pas payer quinze ou vingt francs une place dans l'enceinte réservée, peuvent de là assister au concert moyennant un prix modique. Antonine savait que Dournof serait là; elle lui avait fait dire par la Niania de ne pas manquer de s'y rendre.

En effet, elle l'aperçut bientôt au-dessus de l'orchestre, précisément en face d'elle. Il lui envoya un baiser discret, en posant ses doigts sur sa bouche; elle répondit par un signe de tête, et leurs yeux ne se quittèrent plus. Ils partirent ensemble pour ce pays enchanté de la musique où tout est lumière et transparence, où la douleur même revêt quelque chose de vaporeux et d'immatériel. Les nerfs d'Antonine, si péniblement tendus depuis longtemps, vibraient comme les cordes des violoncelles; elle était si heureuse d'aspirer avec son ami l'air embrasé de la passion que lui soufflaient les puissantes harmonies de l'orchestre, qu'elle avait oublié les horreurs qui l'attendaient.

La symphonie s'acheva, après quelques minutes d'entr'acte. Un ténor, extrêmement à la mode et digne de la faveur du public, s'avança sur l'estrade. Les instruments jouèrent la ritournelle, et Edgard commença en italien l'air de la Lucie:

Bientôt, l'herbe des champs croîtra