Les exclamations et les injures recommencèrent, cette fois, à l'adresse du maître. Iérémeï fit chercher la sage-femme qui était dans une autre cabane et qui arriva aussitôt. Au village, c'est cette matrone qui se charge ordinairement des pansements; elle posa une première application d'huile et de toile assez convenable. La chair était à nu; la peau, bouillie pour ainsi dire, se détachait en lambeaux; les ongles devaient tomber,--le bras aussi, peut-être; qu'en savait-on? L'amputation serait probablement nécessaire; mais, au village, il n'est pas question d'amputation. Lorsque le bras de Timothée, bandé dans un mouchoir, fut attaché à son cou, Iérémeï mit la sage femme à la porte.
--Raconte-nous comment il t'a fait cela, dit il au malheureux qu'on réconfortait avec de nombreuses gorgées d'eau-de-vie.
--Voilà, dit Timothée: le maître m'en voulait... sais-tu pourquoi? dit-il brusquement en se tournant vers Iérémeï, et toi, sais-tu pourquoi? fit-il à Savéli, qui l'écoutait avidement; parce que j'avais voulu empêcher la défunte Fédotia d'entrer chez lui.
--Tu as fait cela? dit Savéli d'un ton dubitatif.
--Oui!... Quand je l'ai vue venir, si gentille, si mignonne, j'ai eu pitié d'elle. Elle m'a demandé si l'on pouvait voir le maître pour tâcher d'obtenir ta grâce; je lui ai répondu de s'en aller, que le maître n'était pas bon à voir. Elle s'en allait quand le maître, le païen maudit!, il s'est mis à sa fenêtre et il l'a appelée. Tu sais le reste aussi bien que moi; mais il avait vu que je la renvoyais, et il était fâché. Ce matin, il m'a demandé de quoi elle était morte, je le lui ai dit; cela lui a déplu. Il m'a envoyé savoir ce qu'on disait dans le village; je lui ai répété ce qu'on disait: que c'était grand dommage qu'une si jolie fille fût morte si jeune! Cela aussi lui a déplu. Alors le soir, comme je lui servais le samovar pour son thé, à cinq heures juste il est entré et il a prétendu que l'eau ne bouillait plus. Ce n'était pas vrai, mes frères, l'eau bouillait.
Timothée voulu faire le signe de la croix pour renforcer son assertion; ce mouvement instinctif de son bras droit lui arracha un cri de douleur. Il fut un moment sans pouvoir parler.
La foule muette attendit patiemment. Il reprit sa narration.
--Elle bouillait, répéta-t-il, puisque la vapeur sortait à gros nuages de la bouilloire, et qu'il y avait encore des morceaux de charbon allumé dans le tuyau. Enfin, pour le contenter, je remportai le samovar, j'y mis du charbon, et, quand il fut bien allumé,--l'eau jetait de gros bouillons par les trous du couvercle,--je l'apportai sur la table. En entrant, je vis Bagrianof qui me regardait d'un air méchant, en riant, vous savez? Voilà vingt-cinq ans que je le sers, et je n'y suis pas encore accoutumé; quand il me regarde comme ça, je ne sais plus ce que je fais. Alors, moi, j'arrivais avec ma bouilloire, et, comme je regardais le maître, au lieu de tourner le robinet où il faut, en face de la dame, je le mis de côté, à gauche.
--Tu ne sais plus poser un samovar sur une table?--me dit le maître en riant. Ses dents blanches, dans sa ligure blanche, étaient aussi pointues que les dents d'un renard.--Tu causes trop avec les jolies filles, cela te tourne la cervelle.
--Excusez, maître, lui dis je bien doucement, j'ai mal fait.--Je parlais du samovar, vous comprenez.