--Grâce? répéta Iérémeï en le regardant tranquillement, ma fille a crié grâce ici même, là où tu dors, chien maudit; as-tu fait grâce?
--J'ai pardonné à Savéli!... balbutia Bagrianof saisi de terreur.
--Je ne te pardonnerai pas, moi! dit Savéli, sans témoigner plus de colère apparente que le vieillard: tu as tué ma fiancée, je l'aimais plus que la vie, tu vas mourir.
--Je te donnerai tout mon argent, laisse-moi seulement la vie, dit Bagrianof, dont la langue épaissie ne pouvait articuler de paroles distinctes.
--Ecoute, seigneur, dit Savéli, nous sommes tous ici, tout le village, entends-tu? Nous allons te tuer, parce que tu es maudit de Dieu.
--Tu as comblé la mesure d'iniquité, reprit Iérémeï: prie Dieu de te recevoir, l'heure de ta mort est venue.
Bagrianof, d'un bond, se mit à genoux sur son lit: deux pistolets chargés étaient sur sa table de nuit, il voulut les atteindre; avant qu'il eût allongé le bras, la hache de Savéli lui faucha l'épaule. Il tomba sur le lit en hurlant.
--Au secours! cria-t-il une seule fois.
Nul ne sait qui lui porta le coup mortel, car dix haches s'abattirent au même instant.
Un grand silence se fit. Les paysans s'entre-regardèrent, Bagrianof ne bougeait plus; un ruisseau de sang coulait le long du drap jusqu'à terre; de larges taches rouges marbraient le linge et la couverture.