--Et la dame? dit Iérémeï Est ce qu'on va la laisser brûler?

--Sois tranquille, fit Timothée qui... deux pas de lui, contemplait son ouvrage, tout va bien; de ce côté-là, ça ne brûle pas encore. Il ne faut pas aller la chercher trop tôt non plus: elle voudrait nous faire sauver son mari.

--Va, dit Savéli; la clef est perdue; nous dirons qu'il s'est enfermé en dedans; va vite.

En effet, il n'y avait pas de temps à perdre. Réveillées par l'odeur de la fumée, les femmes de chambre se précipitaient au dehors comme un troupeau île volatiles effarés: pas une n'avait eu l'idée de réveiller la maîtresse. Timothée s'élança dans la maison; mais avec son bras en écharpe il n'était guère adroit. Quand il eut trouvé les pelisses et réveillé madame Bagrianof, il voulut l'emmener dans la cour, avec sa fille dans les bras; mais le plancher de l'antichambre flambait avec une telle intensité qu'il fallut renoncer à la traverser. Un moment, le vieux domestique pensa qu'il resterait dans la maison embrasée, ainsi que les deux femmes qu'il voulait sauver. Par bonheur, Savéli s'était aperçu de leur danger: il monta sur le rebord formé par le soubassement de briques; avec la même hache qui avait frappé Bagrianof il fit voler en éclata la fenêtre de la chambre à coucher, élevée de dix à onze pieds au-dessus du sol, et, s'aidant de ses bras agiles, pénétra dans la maison en flammes. Il était temps, la porte et les rideaux brûlaient déjà. Une première fois, il emporta la petite fille affolée qui se cramponnait à sa mère; une seconde fois, il enleva madame Bagrianof qui avait perdu connaissance en voyant sa fille saine et sauve.

Au moment de grimper une troisième fois pour aider Timothée à échapper aux flammes, il hésita. Etait-ce la peine de risquer sa vie pour ce valet, longtemps ministre des volontés cruelles de Bagrianof? La vue du pauvre vieux au désespoir, qui essayait vainement avec un bras de s'accrocher aux montants de la fenêtre, lui fit braver le péril encore une fois: il remonta, saisit Timothée à bras le corps sans trop le froisser, lui fit prendre pied sur le soubassement, d'où il l'enleva ensuite pour le déposer sur la neige, à côté de madame Bagrianof.

Quelques paysans, saisis de pitié, emmenèrent la malheureuse femme et sa fille, et les conduisirent chez le prêtre. Vladimir Alexiévitch accueillit les pauvres créatures avec toute la commisération de son coeur généreux, et s'efforça de rappeler madame Bagrianof à la vie. En ouvrant les yeux, le premier cri de cette victime du devoir fut: --Sauvez mon mari! Pendant que le prêtre essayait de calmer les terreurs de la veuve, les paysans groupés dans la cour regardaient brûler la maison. Le feu sortait par toutes les fenêtres; le toit, rongé en-dessous, laissait passer par endroits des gerbes d'étincelles, des flammèches s'éparpillaient sur la neige comme un bouquet d'un feu d'artifice; pas une haleine de vent sur ce bûcher qui consumait le cadavre de l'ennemi. La neige, colorée en rose par la réverbération de l'incendie, avait des teintes tendres et joyeuses; le ciel rouge et bas, semblait envelopper le sinistre comme pour empêcher les gens du voisinage d'en avoir connaissance.

Le village était là tout entier: les femmes étaient venues, et personne ne faisait un mouvement pour empêcher le feu d'achever son oeuvre. Les âmes sensibles,--il en restait encore quelques unes dans ce repaire de loups,--s'étaient calmées en apprenant que la dame et la demoiselle étaient en sûreté. Le sentiment général était celui de l'allégement, de la délivrance. Les derniers venus avaient demandé à voix basse si le maître était dedans. A la réponse affirmative, chacun s'était planté sur ses pieds et attendait la fin.

Le toit de planches peintes, à peine attaqué jusque-là, prit feu tout entier, d'un seul coup, comme s'il eût été enduit de résine; il flamba quelques instants, lançant vers le ciel une superbe flamme rouge et jaune, puis s'effondra avec fracas.

La neige se mit à tomber lentement; les flocons énormes, sur le fond rouge vif, avaient l'air de grosses mouches paresseuses: d'autres brillaient comme des paillettes de métal incandescent; puis la neige s'épaissit bientôt au point de former comme une sorte de voile entre les spectateurs et l'incendie mourant.

--Eh bien, enfants, dit une voix, je crois que nous pouvons aller nous coucher.