Savéli ne pensait pas de même; il fut enchanté de se savoir libre,--libre surtout d'aller et de venir. La vie errante du colportage lui paraissait délicieuse, et le village avait pour lui des souvenirs encore trop récents. Il se fit délivrer une patente,--à son vrai nom, cette fois,--pour recommencer à courir les villages.

Madame Bagrianof n'était pas encore retournée à Bagrianovka. L'hiver allait venir, déjà les grues et les cigognes s'en allaient vers le midi; le maréchal la vit un jour entrer dans son cabinet.

'--Je viens prendre congé de vous lui dit-elle. Vous nous avez réchauffées comme deux oiseaux blessés vous nous avez donné l'hospitalité et l'amour, suivant la loi du Christ, et j'ai passé ici les meilleurs jours de ma vie; mais il est temps que je vous quitte. Nous partirons samedi pour Moscou.

--Comment! déjà? s'écria le vieillard; puisque vous voulez nous quitter, attendez jusqu'au printemps: quelle envie avez-vous d'aller passer l'hiver dans un endroit inconnu? Restez avec nous!

La veuve secoua tristement la tête.

--Vous êtes trop riche, dit-elle; nous sommes pauvres et nous devons vivre dans la pauvreté toute notre vie....

--Restez avec nous, et votre petite fille partagera tout avec nos enfants....

--Cela ne se peut pas répondit madame Bagrianof; elle ne doit pas prendre des habitudes qu'il lui faudrait perdre en se mariant, la petite ne s'est que trop accoutumée à votre luxe Plus tard, pour se détacher de tout cela, elle aurait trop à souffrir, et je ne veux pas qu'elle souffre, ajouta la mère à voix basse, conjurant un ennemi invisible.

Le vieillard porta respectueusement à tes lèvres la main de madame Bagrianof et cessa d'insister.

Le dimanche suivant à Bagrianovka, à l'heure de la messe la berline du maréchal s'arrêta devant l'église, et les paysans stupéfaits en virent sortir leur maîtresse et sa fille, toutes deux en grand deuil. Le prêtre vint les recevoir avec la croix, et l'office commença aussitôt.