Après un an ou deux de préparation, le petit Philippe Savélitch entra dans un établissement scolaire de Moscou, et bientôt il devint un des meilleurs élèves de l'école.
Son père venait souvent le voir. Vêtu de son cafetan de drap, chaussé de grosses bottes, il arrivait au parloir, faisait venir son fils, et, les yeux fixés sur le programme de l'année, l'interrogeait sur tout ce qu'il avait appris, sans lui faire grâce d'un détail.
Il fallait que l'enfant répondit vite et avec assurance. Savéli avait l'air si convaincu en accomplissant ce devoir paternel, que Philippe parvint à l'âge d'homme sans se douter que son père ne savait absolument rien.
Quand Philippe eut terminé ses classes et qu'il eut obtenu la médaille d'or à la sortie, son père l'emmena à la campagne. Depuis le commencement de ses études, le jeune homme n'était jamais retourné au village. Bagrianovka vit arriver un beau garçon de dix-huit ans, tout en longueur, comme une plante poussée dans une cave, avec un visage intelligent où deux grands yeux foncés parlaient, trop clairement peut-être, de longues veilles et d'études assidues.
L'émancipation était venue pour tout le monde, et bien des idées nouvelles avaient germé dans les cerveaux les plus arides: aussi le jeune Philippe se trouva-t-il tout de suite à l'aise dans le village et l'isba paternelle. Les dix années de son séjour à Moscou n'avaient pu détruire en lui l'instinct rustique, fruit de nombreuses générations. Ce qu'il avait désiré, pleuré parfois, lorsque, les jours d'été, assis à la fenêtre de sa chambre étroite, il regardait les étoiles s'allumer au ciel pâle, pendant que les tilleuls lui envoyaient leur arôme alanguissant, c'était la large rivière bleue, où la lune laissait flotter son sillage; c'était le rucher plein d'abeilles au bord du bois; c'était la grande forêt, avec sa senteur vigoureuse et pénétrante... La cabane noire où l'on montait par un escalier branlant; les bancs de bois où il s'étendait pour dormir; la nourriture frugale, la pauvreté campagnarde, qui ignore le luxe au point de ne pas lui laisser de place s'il voulait s'introduire en cachette, tout cela lut parut doux et charmant.
--Mon père a beau vouloir faire de moi un seigneur, se disait-il le soir en rêvant aux étoiles, je pourrai être un savant, mais je ne serai jamais qu'un paysan.
XVI
Savéli avait attendu avec inquiétude ce que dirait son fils en entrant dans son pauvre logis au sortir du confort relatif de sa vie d'écolier. Voyant que Philippe ne disait rien, il se décida à l'interroger. Assis sur le banc de bois devant sa maison il fumait sa pipe, un soir, pendant que le jeune homme roulait sa cigarette.--Eh bien! fit-il en regardant devant lui, comment te plaît notre maison?
--C'est délicieux, mon père, répondit Philippe en souriait; c'est tout juste comme autrefois; il me semble encore que je ne suis qu'un petit garçon, et que je vais me remettre à courir avec les autres pour ouvrir la porte du village aux chariots qui vont chercher le foin.
Le père garda un instant le silence.