--Précisément, mon père.
--Qu'est-ce que tu peux trouver d'agréable à cela? fit le père d'un air dédaigneux; il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'avoir fait de belles études pour mesurer les champs...
Philippe n'avait jamais soupçonné l'ignorance de son père, si strict dans l'exécution du programme scolaire, si précis dans l'examen des bulletins. Il le regarda avec un sentiment tout nouveau, où le respect certes n'avait pas diminué: cet homme qui ne savait rien avait surveillé ses travaux pas à pas, comme eût pu le faire un maître d'études... Quelle tension de volonté, quelle puissance sur lui même ce père avait dû exercer pour ne pas se trahir! Philippe sentit qu'il aimait son père: il l'avait craint jusque-là.
--Eh bien? réponds, dit Savéli entre deux bouffées de fumée.
--Voyez-vous, mon père, c'est une position qui mène à tout: ayant eu le médaille d'or au gymnase, je puis obtenir une place tout de suite; en continuant les mathématiques, je pourrais devenir un employé du cadastre, puis avec le temps un savant, un géomètre...
--Cela te plairait? demanda le père, sensible à l'idée que son fils pouvait avoir une place tout de suite, et par conséquent devenir quelqu'un sans plus de retard.
--Oui, mon père si vous y consentez, c'est ce que j'aimerais par-dessus tout.
Savéli fuma en silence pendant une minute qui parut longue à son fils.--Soit, j'y consens, dit-il enfin. Tu me diras ce qu'il faut faire, et je le ferai.
Le jeune homme se leva et se prosterna devant son père à la manière des paysans. Un autre se fût borné à le saluer; Savéli fut touché de cette observation des vieilles coutume?. Il déposa sa pipe, bénit son fils et se remit à fumer sans mot dire.
Philippe, radieux, alla promener sa joie au dehors; il prit, sans s'en apercevoir, le chemin de la rivière, et se trouva bientôt en face de la ruine. Les pariétaires et les folles avoines croissaient sur le soubassement de briques, dans un peu de terre apportée là par les vents.