Pendant les jours qui suivirent, Philippe eut grand'peine à se contenir: vingt fois il eut envie de parler, malgré la défense du prêtre; il jetait sur son père des regards pleins de tendresse émue.
--Je sais bien ce que tu as, pensait celui-ci: tu es content que je te laisse faire ce qui te plaît.
La mère, interrogée, réitéra la défense du prêtre. Toute jeune femme, elle avait essayé de parler à son mari des anciens seigneurs et de l'incendie:--elle tremblait au seul souvenir de la terrible colère qu'elle avait inconsciemment provoquée. Philippe garda en lui le trésor d'amour et d'enthousiasme que les dix-huit ans avaient voué à son père.
Bientôt le jeune homme quitta le village; six mois après, il était attaché au cadastre, et se plongeait à ses heures de loisir dans les délices abstraites des mathématiques.
XVII
Le printemps qui suivit fut une époque mémorable dans les fastes de Bagrianovka: Savéli se fit construire une maison neuve. Un beau jour, le village vit arriver des charpentiers et des ouvriers de la ville qui se mirent au travail avec une prestesse bien rare; les poêles s'élevèrent comme par enchantement au milieu des murailles de buis, et, en quelques semaines, une maison d'apparence presque seigneuriale, construite sur un soubassement de briques, avec un perron sur la façade et un étage au-dessus du rez-de-chaussée, se dressa au bord de la rivière.
Lorsque le jeune arpenteur vint passer au village ses six semaines de congé, il fut bien étonné de voir son père qui l'attendait auprès du petit bois, à un quart de lieue du village: depuis trois jours, Savéli venait s'asseoir là sur une motte ce terre, et attendait son fils pour lui faire la surprise de sa nouvelle demeure. Il monta dans la télègue qui ramenait le jeune homme, et dirigea le cocher vers la rivière.
Philippe ne put en croire ses yeux en voyant sur le perron de la maison neuve sa mère coiffée d'un mouchoir de soie, vêtue d'une robe "allemande" de soie de Moscou et étouffant dans sa lourde douchagréika, ou paletot de damas ouaté.
--Voilà, dit Savéli quand son fils fut entré dans la belle salle à manger spacieuse, où le samovar de cuivre rouge étincelant fumait sur la table recouverte d'une riche nappe damassée, de celles qu'on tissait au village sur d'anciens dessins pris on ne sait où.--voilà la demeure que je t'ai préparée. Tu seras un seigneur: il te fallait une maison. Ta mère a revêtu les habits d'une marchande, comme il convient;--moi je garde mon cafetan;--mais toi, tu seras logé comme un seigneur. Regarde, ajouta-t-il en ouvrant la porte d'une belle chambre à coucher meublée à l'européenne.
Philippe restait ébahi; son père le surveillait de son côté, d'un air impassible; sa joie ne se trahissait que dans les petites rides frémissantes du coin de l'oeil.