Elle me demanda sa mère pendant dix mois. Tous les jours, sans se lasser, elle répétait la même question et recevait la même réponse.
Un jour, me voyant écrire:
--Tu écris à maman? me dit-elle.
--Pourquoi crois-tu cela?
--Je ne sais pas. Dis-lui que je l'aime et que je veux la voir.
Ah! chère petite orpheline, que de larmes tombèrent sur ton berceau pendant que tu dormais, les bras étendus, rejetée en arrière, dans la plénitude de la vie et de la santé! Heureusement tu ne les as pas vues. Comme je l'avais promis à ta mère, malgré bien des épreuves que je n'ai pu t'épargner, tu as été heureuse.
III
J'étais veuf depuis environ trois semaines, et je commençais à peine à envisager l'avenir, quand je reçus diverses propositions émanant toutes de parentes bien intentionnées, et qu'à ce titre je dus subir avec les dehors de la plus parfaite reconnaissance. Ce fut un siège en règle, et sans la douleur qui dominait tout en moi, j'eusse probablement manqué aux lois de la bienséance, en témoignant de la mauvaise humeur ou, pis encore, une gaieté déplacée.
Le premier assaillant fut ma belle-mère. Nous avions vécu dans la plus parfaite concorde, mais je dois avouer que, pour arriver à ce résultat, j'y avais, suivant l'expression vulgaire, mis beaucoup du mien. Grâce à cette heureuse harmonie dans le passé, je vis arriver un jour madame Gauthier, sérieuse et compassée, comme de coutume, avec un grand voile de crêpe sur son visage légèrement couperosé; elle commença par embrasser tendrement sa petite-fille; puis s'adressant à notre vieille bonne:
--Emmenez cette enfant, proféra-t-elle avec la dignité qui ne la quittait jamais.