J'eus envie de trépigner, mais je vis que cela ne servirait à rien. Je la fis descendre comme elle était; je la bousculai dans une voiture de place, et je l'accompagnai jusqu'à la gare d'Orléans. Quand elle eut disparu dans la salle d'attente, je poussai un soupir de soulagement et je retournai près de ma fille.
Elle était bien, presque joyeuse, et pourtant comme ployée par le poids d'une grande responsabilité. Je ne me souciais pas de la laisser réfléchir; d'ailleurs le jour baissait, les heures s'étaient rapidement écoulées depuis la scène du matin. Si je voulais partir le soir même pour quelque endroit éloigné, je n'avais plus un moment à perdre. Nous prîmes congé du docteur qui nous jura le secret le plus absolu, et j'entraînai ma fille vers une station de voitures. Je ne voulais pas qu'aucune indiscrétion, même la plus légère, pût trahir le secret de notre fuite.
Au moment où nous montions en voiture, ma fille fit en arrière un brusque mouvement. A deux pas de nous, mon gendre, arrêté sous un réverbère, causait avec un homme mal vêtu, que je reconnus pour un préteur à gros intérêts. J'entraînai vivement Suzanne dans l'ombre de la voiture, je donnai une fausse adresse au cocher, et cinq minutes après je lui dis de se rendre à la gare de Lyon.
Nous arrivâmes juste au moment du départ. Bien en hâte nous montâmes en wagon, et quand le train s'ébranla, j'ôtai mon chapeau et je passai la main sur mon front. Nous étions sauvés.
--Père me dit tout à coup Suzanne avec sollicitude, tu n'as pas dîné!
--Je n'y songe guère, lui répondis-je. Mais toi?
Elle fit un geste de la main.--Où allons-nous? dit-elle.
--Chez la cousine Lisbeth.
XXXII
J'avais choisi la maison de Lisbeth comme l'asile le plus sûr; personne ne la connaissait à Paris, je n'avais jamais pas d'elle,--et si quelques-uns par hasard savaient son nom, à coup sûr aucun n'avait idée de l'endroit qu'elle habitait. Aux premières lueurs du jour, le train s'arrêta devant une petite gare d'aspect modeste; nous descendîmes, le train repartit sans que nul curieux eût seulement mis la tête à la portière du wagon. Un gendarme et l'employé chargé de recevoir les billets furent les seuls témoins de notre arrivée.