Elle se laissa retomber épuisée. Je serrai son châle autour d'elle. Le pas égal des chevaux retentissait sur la route déserte, le cocher italien ne s'occupait pas de nous. Suzanne reprit faiblement:
--Tantôt, dans le village que nous avons traversé, il y avait une jeune mère qui allaitait son enfant. Le père, tout à côté, clouait des douves à son tonneau, deux autres petits jouaient à terre; l'as-tu vu?
J'avais remarqué ce joli tableau, et mon coeur s'était serré pour elle à la vue de ce bonheur qu'elle devait ignorer.
--Voilà la famille, dit-elle; le père regardait les enfants avec bonté; la mère avait l'air heureux; quand les yeux des époux se sont rencontrés, j'ai vu qu'ils s'aimaient... Oui, c'est ainsi qu'on s'aime, je le comprends, c'est ainsi que tu aimais ma mère! vos deux existences n'en faisaient plus qu'une, et chacun de vous n'eût pas voulu du paradis s'il avait dû quitter l'autre pendant une heure pour y entrer! Et moi! moi... qui ne serai jamais aimée, moi qui ne serai jamais mère!
Elle appuya sa tête sur mon épaule et pleura longuement.
Jusqu'alors j'avais espéré que sa jeunesse la défendrait de ces tristes réflexions, je m'étais dit que peu à peu la vie, lui apportant la sagesse, adoucirait les regrets,--j'avais compté sans l'éducation virile et sérieuse que je lui avais donnée. Dès l'enfance, je l'avais habituée à considérer le fond de chaque chose, à se rendre compte de ses droits et de ses devoirs: ici comme ailleurs, mon ouvrage tournait contre moi, et ce que j'avais fait pour la rendre heureuse la condamnait à l'éternelle douleur!
--A ce monde de convention, pensais-je, il ne faut que des poupées de salon. J'aurais dû l'élever au Sacré-Coeur, comme le désirait ma belle-mère. Elle se serait parfaitement arrangée de M. de Lincy; ils auraient fait un ménage modèle!
Suzanne était ma fille, ma vraie fille vaillante et résignée. Elle s'essuya les yeux. Nous entrâmes dans la ville, elle reprit sa place dans le fond de l'équipage, puis elle prit ma main qu'elle garda dans la sienne.
--Malgré tout, père, dit elle, ne va pas croire que je te rende responsable des erreurs de M. de Lincy; je l'ai accepté de mon plein gré, donc c'est moi seule qui l'ai voulu ce mariage. Je suis trop heureuse d'avoir pu te donner quelques semaines de tranquillité, et pour ma consolation, cher père, je veux croire et je crois que c'est ce repos moral qui t'a sauvé la vie.
Je ne pouvais pas lui ravir cette dernière illusion. Je la lui laissai donc, et à partir de ce jour elle trouva une grande douceur à m'entretenir de mon rétablissement, à me demander quand et comment je m'étais senti mieux, et à faire coïncider ce mieux avec l'époque de son mariage. Il ne fut plus question entre nous de la condition bizarre où elle se trouvait vis-à-vis du monde. Nous vivions seuls, très-retirés, servis par nos fidèles domestiques. Elle était gaie, elle se disait heureuse. Seul je savais quel ver rongeur se cachait dans ce beau fruit, mais je gardais ma douleur pour moi. Quand j'écrivais à ma belle-mère par l'entremise de Lisbeth, qui mettait à la poste toutes mes lettres, je ne lui parlais que de la santé meilleure de Suzanne, et j'appris qu'elle aussi se réjouissait de ma résolution désespérée.