Suzanne revint peu à peu à sa première pensée, et se tourna vers moi avec une expression d'amertume résignée qui me toucha profondément.
--Je ne serai rien, dit-elle, ni épouse, ni mère, ni femme du monde, ni femme utile; je serai ta fille, rien de plus, et c'est une douce tâche que d'embellir les vieux jours d'un père tel que toi!
Je la serrai sur mon coeur. Elle me rendit mes caresses, puis reprit:
--Tu dois avoir un souci, père, et je sens que depuis longtemps j'aurais pu, j'aurais du te l'ôter. Je n'attendrai pas plus longtemps. Tu as pensé souvent, n'est-ce pas, à ce qui arriverait si je rencontrais un jour, n'importe quand, l'homme que j'aurais pu épouser, et que j'aurais aimé?
Suzanne touchait, là une des cordes les plus sensibles de mon coeur; oui, j'avais pensé à ce jour, et j'avais reculé devant cette pensée, car je me sentais impuissant devant ce malheur-là!
--Eh bien, père, rassure-toi, continua-t-elle avec une sorte d'exaltation; moi aussi, j'ai pensé à cela; j'ai réfléchi longtemps, et j'ai gardé le silence parce que je ne savais pas si je serais assez forte pour tenir une parole donnée. Aujourd'hui, j'ai vingt ans, je vois clair devant moi. La virile éducation que tu m'as donnée a porté ses fruits; sois sans inquiétude, le nom de ma mère n'aura point de reproches, et tu pourras t'appuyer sur mon bras sans honte. Si je rencontre cet homme, je ne puis jurer de ne pas l'aimer, mais je te jure que je ne faillirai pas!
Elle portait sur son front l'expression de jeunes martyres confessant leur foi. Je baisai longtemps ses cheveux d'or. Ces paroles répondaient trop bien aux questions douloureuses de mes nuits d'angoisse pour que j'eusse besoin de lui demander des explications, mais ce fut elle qui m'en donna.
--J'ai réfléchi, vois-tu, dit-elle en s'asseyant auprès de moi. Je me suis demandé si je n'avais pas le droit de choisir un coeur entre tous pour m'y appuyer, pour faire entre lui et toi le chemin de la vie: le destin me paraissait si inique, si cruel envers moi qui n'avais rien fait de mal! J'ai pensé, le cas échéant, que je pouvais, sans me manquer à moi-même, m'accorder la douceur d'être aimée en dehors des lois de notre monde. Puis j'ai pensé à tant d'autres, aussi déshéritées que moi dans le mariage et qui n'ont pour les consoler ni les douceurs de la fortune, ni l'affection entière, aveugle d'un père tel que toi... Je me suis rappelé d'humbles ouvrières que leur mari battait, qui n'avaient pas d'enfants, à qui le pain manquait souvent, et qui pourtant portaient haut l'honneur du nom conjugal, et plus haut encore l'honneur du nom que leur avait laissé leur père; à côté de ces existences de martyres, j'ai vu que la mienne était un paradis, et j'ai eu honte de ma première pensée. Sois donc sans inquiétude, père, ta fille ne te fera jamais rougir: ces beaux cheveux blancs ne connaîtront point la honte.
Elle me couvrit de caresses, et moi, faible, ému, les yeux pleins de larmes, larmes d'orgueil paternel plus que de tristesse peut-être, je me laissai faire comme un enfant, et je la bénis dans mon coeur.
Nous étions muets depuis un moment, et nous laissions errer nos yeux sur le paysage; la patache, qui avait achevé de gravir la montée, s'éloignait rapidement dans la direction des terres, et bientôt un bouquet d'arbres la cacha à nos yeux. Le soleil descendait, et l'Océan commençait à prendre ces teintes mystérieuses où sous le gris, le bleu et le vert, on sent un peu de rose, le flamboiement du soleil couchant à travers les vagues. Tout à coup une voix de baryton sonore, splendide, éclata derrière un pli de terrain, et un personnage invisible lança à plein gosier: