--Allez, allez, lui dis-je, il y aura cent francs pour vous.
Espérant l'avoir alléché par l'appât d'une récompense, je descendis au-devant de mon gendre. Une rencontre étant inévitable, autant valait ne pas le laisser approcher de la maison. Mon Normand, au lieu de m'obéir, se retira un peu à l'écart derrière un rocher, pas trop près, mais assez pour ne rien perdre de nos gestes, sinon de nos discours.
--Enfin, dit mon gendre en me saluant poliment, je vous retrouve! Vous pouvez vous vanter de m'avoir fait faire du chemin! Heureusement, votre Pierre a été roussi par le flambeau de l'hymen.
J'étais décidé à jouer cartes sur table.
--Vous n'aurez pas ma fille, lui dis-je. Combien voulez-vous pour me la laisser?
--J'ai déjà eu l'honneur de décliner une proposition semblable, dit Lincy; je ne suis pas venu si loin pour m'en retourner bredouille. C'est ma femme que je veux, et je me suis arrangé pour la ramener au domicile conjugal.-- J'aimerais mieux que ce fût de son plein gré, ajouta-t-il avec un sourire faux sur sa face blême.
Il avait beaucoup vieilli; ses traits fatigués, détendus, lui donnaient dix ans de plus que son âge. Malgré mes cheveux blancs, je paraissais, j'en suis sûr, plus jeune que lui.
--Moi vivant, lui dis-je, vous ne l'aurez pas!
Nous étions arrivés près du parapet si laborieusement construit par Maurice, je m'arrêtai, M. de Lincy se mit à faire des trous dans le gazon avec sa canne.
--Ce sont des phrases, tout cela, cher monsieur, dit-il avec son ancienne insolence; je ne vous tuerai pas, et vous ne me tuerez pas.