Il asséna un coup vigoureux à la dernière motte qui disparut; je crus sentir le sol manquer sous mes pieds, et je reculai. De l'ouvrage de Maurice, il ne restait plus qu'un peu de gazon souillé.

--Voyez, fit mon gendre en souriant, vous reculez, vous n'êtes pas de force à lutter avec moi; vous dites qu'il y a un abîme ici? J'y marche sans frayeur... On ne meurt qu'une fois, et en attendant il faut vivre de son mieux; donc, rendez-moi ma femme, s'il vous plaît.

Je jetai un coup d'oeil dans la direction de la maison, et, à mon inexprimable douleur, j'aperçus Suzanne qui, inquiète de mon absence, se dirigeait vers nous. A la vue de son mari, qu'elle ne reconnut pas d'abord, elle resta immobile, puis revint rapidement sur ses pas.

--La voilà, s'écria Lincy, vous ne me l'enlèverez pas cette fois.

Il s'élança vers la maison, mais j'avais un peu d'avance sur lui; je passai devant mon Normand, toujours tapi derrière un rocher, et j'entrai le premier. Maurice et Suzanne, se tenant par la main, dans la salle à manger, attendaient de pied ferme, très-pâles, mais très-résolus. Maurice tenait un de ses pistolets dans sa main droite.

Avant que j'eusse eu le temps de leur dire un mot, Lincy entrait aussi. A la vue de Maurice, ses traits exprimèrent une joie railleuse plus horrible que tout le reste.

--Enfin, dit-il, le brave homme d'en bas ne m'a pas menti tout à l'heure, et les gens de la ville qui ne avaient prévenu n'avaient pas menti non plus! Je vous prends, madame, en flagrant délit d'adultère, sous le toit paternel, ce qui empêchera votre père de vous réclamer efficacement devant les tribunaux... Vous me faites la partie belle.

--Monsieur, s'écria Maurice, vous êtes un lâche!

--Monsieur, répondit Lincy, vous voudriez bien me tuer, mais vous ne me tuerez pas. Je ne me bats que lorsque cela me convient.

Maurice levait son pistolet et visait Lincy au front. Je détournai son bras et lui arrachai son arme.