--Quatre seulement! fit-elle, je les ai comptés!
--Et j'engraisse.
--Ce n'est pas vrai, tu n'engraisses pas du tout, tu es toujours mon svelte et élégant papa, que les dames admirent dans la rue. C'est que je suis fière de toi, vois-tu! Allons, père, conviens que jamais tu ne pourras me mettre au bras d'un mari qui vaille mon père!
--Mais, Suzanne, lui dis-je fort ému, je ne suis pas trempé dans le Styx, moi, je n'ai pas pris de brevet d'immortalité!
Elle fondit en larmes. Je ne savais plus que faire. Je lui dis des folies sans nombre, mais je ne la consolai qu'à moitié. Cette nuit-là et beaucoup d'autres, à l'heure où tout le monde dormait, j'entendis son souffle contenu au seuil de la porte de ma chambre, toujours ouverte, pour elle.
Elle venait, pieds nus, s'assurer que je dormais paisiblement,--et plus d'une fois, pendant un douloureux accès d'angoisse, je cachai ma tête sous les draps pour lui épargner le chagrin d'entendre ma respiration oppressée.
Je fis part à ma belle-mère du danger qui me menaçait, et je dois convenir qu'elle fut parfaite. Elle mè promit de laisser à Suzanne toute sa liberté d'action, si le malheur voulait qu'elle restât orpheline avant que je lui eusse trouvé un mari, et je n'eus qu'à me louer de la bonne volonté qu'elle apporta à me seconder dans la tâche difficile de choisir cet époux.
XIV
Le moment était venu de conduire Suzanne dans le monde. Madame Gauthier eût volontiers accepté cette corvée; mais je ne m'en rapportais qu'à moi pour examiner les prétendants, et je tins à les accompagner partout toutes les deux.
Malgré le peu de joie que me causait cette présentation dans notre société frivole, je ne pus me défendre d'un mouvement très-vif d'orgueil paternel lorsque pour la première fois je vis ma fille en costume de bal. Fidèle à ses goûts d'enfance, elle avait voulu du blanc, rien que du blanc sur toute sa charmante personne, et la guirlande de jasmin qui serpentait dans ses cheveux, sur son corsage, tout autour, d'elle, était bien l'emblème de sa vaporeuse et idéale beauté.