--Je serai riche un jour, disait-il, avec une bonne grâce parfaite, à ceux qui lui demandaient la raison de son aversion pour le mariage; mais je serai riche le plus tard possible, car tout mon bien me viendra d'une vieille tante qui m'a élevé et que j'adore. Eh bien, je me marierai quand je serai riche, pas avant,--car je ne veux pas faire entrer «mes espérances» au contrat, et actuellement personne ne me donnera sa fille pour mes beaux yeux!

Il riait avec tant de jeune confiance, avec tant de bonne humeur que j'avais été prêt plus d'une fois à glisser sur le terrain des invites; cet avocat sans causes gagnait sans s'en douter, à toute heure du jour, le procès de la jeunesse et de la gaieté contre la sagesse mondaine. Mais Suzanne qui chantait volontiers des duos avec lui, ne le considérait que comme un très-aimable baryton et je fus contraint de renoncer à nommer Maurice Vernex mon gendre.

Ma belle-mère aussi avait trouvé son gendre, et plus heureuse que moi, d'ailleurs secondée par le sujet lui-même elle parvint à le faire agréer.

M. Paul de Lincy était le type du mari modèle, le mari en carton-pâte que toutes les mères désireuses de «bien marier» leurs filles devraient placer sur leur commode, sous un globe.

C'était un beau garçon de trente-deux ans, large d'épaules, quelque peu ventru, mais guère, avec des favoris noirs, des cheveux noirs, des yeux gris un peu bridés; grand chasseur devant l'Éternel, grand fumeur devant tout le monde,-- hormis les dames;--grand buveur, je l'appris plus tard, dans le secret de son cabinet. Ce mari superbe possédait une belle terre, patrimoine authentique de sa famille, avec un vrai château en pierres de taille, entouré de vrais fossés où coassaient de vraies grenouilles; bref, tout était vrai en lui et en ses appartenances.

--Il ne me plaît pas énormément, dis-je à ma belle-mère, qui me détaillait tous ces avantages réels.

--Que vous faut-il de plus? rétorqua-t-elle avec sa vivacité accoutumée.

--Je ne sais... peut-être quelque chose de moins... Suzanne est si mignonne, si frêle auprès de ce gros garçon... j'ai peur qu'il ne la casse en lui serrant la main.

Ma belle-mère haussa les épaules.

--Et puis ces messieurs les hommes, dit-elle, prétendent que les femmes seules ont le privilège des fantaisies romanesques! Enfin, l'autorisez-vous, ce gros garçon, à faire sa cour à Suzanne?