Suzanne ne répondit pas, et je vis que ma belle-mère avait agi sur elle pendant mon absence.
M. de Lincy vint le lendemain, et je l'autorisai à faire sa cour. J'en avais autorisé bien d'autres, que le vent avait emportés; j'espérais qu'il en serait de même pour celui-ci... Hélas! ma belle-mère était plus forte que moi à ce jeu-là! Et puis il n'était pas bête, ce gros garçon, comme je l'appelais en dedans de moi-même avec dédain; il amusait Suzanne, il la faisait rire. Ils étaient entrés facilement dans la familiarité de bon ton de gens qui se trouvent bien ensemble. Il voulait plaire, et il plaisait.
J'étais perplexe. Il ne me plaisait pas à moi; je le trouvais grossier, sans avoir pourtant rien à lui reprocher; cette grossièreté venait du fond, car certes elle n'était pas à la surface. Peut-être aurais-je tout rompu si une série de crises ne m'avait fort abattu. Pendant deux ou trois jours, je crus que la fin était venue et que j'allais mourir sans avoir établi Suzanne. Cette crainte et les instances de ma belle-mère me décidèrent. Cependant je voulus savoir ce que pensait Suzanne elle-même, et je l'interrogeai.
--Te plaît-il? lui demandai-je le coeur serré.
--Mais oui; il est très-gentil, très-amusant.
--Te sens-tu capable de passer ta vie avec lui?
--Je crois que oui, père, répondit Suzanne en me regardant d'un air candide.
--Sais-tu bien ce que c'est que le mariage? repris-je hésitant.
Elle me regardait toujours.
--Mais oui, père, répondit-elle; c'est la vie en commun avec quelqu'un qu'on estime et qu'on aime...