--Mais, chère mère, fis-je observer avec douceur, vous voyez bien qu'elle me charge de la rappeler à votre souvenir de la façon la plus affectueuse.

--Je vous dis, moi, qu'elle devait m'écrire; du reste, cette négligence ne m'étonne pas; vous l'avez si mal élevée!

Ce reproche m'avait été fait tant de fois que j'y étais devenu indifférent, et ce fut avec une joie secrète que je constatai la préférence de Suzanne pour son père, préférence dont, à vrai dire, je n'avais jamais douté.

XVIII

Il n'est pas de martyre qui ne finisse par avoir Un terme,--si ce n'est peut-être dans l'autre monde.--Mes quinze jours d'exil s'achevèrent, et je partis pour Lincy, le coeur palpitant de joie, d'angoisse et de timidité. De timidité, à quarante-sept ans? Oui, vraiment, et j'achèverai de me rendre ridicule en avouant que mon gendre m'inspirait une terreur insurmontable. En arrivant à la station, si je n'y trouvai ni mon gendre, ni ma fille, je trouvai en revanche une fort belle calèche, avec un fort beau cocher et un magnifique valet de pied, que mon Pierre examina dès l'abord avec une curiosité mal déguisée.

--Comment s'y prend-on, pensait évidemment le pauvre diable, pour être si majestueux rien qu'en fermant une portière?

Comme le superbe valet de pied montait auprès du cocher, je n'avais le choix qu'entre deux alternatives: laisser Pierre faire la route à pied, ou le prendre à côté de moi dans la calèche. Je n'hésitai pas, et mon fidèle valet de chambre s'assit respectueusement sur le bord du coussin, sans lâcher mon sac de voyage.

Les chevaux étaient excellents, la route magnifique. Pierre ne put contenir sa joie:

--Nous allons donc revoir mademoiselle, dit-il d'un air discret et respectueux; puis s'apercevant de sa méprise, il reprit: Madame de Lincy! et resta confus.

--Cela vous fait plaisir? lui dis-je. Moi aussi, j'avais besoin de m'épancher un peu.