--Eh bien! dit-elle avec sa grâce mutine, c'est papa qui m'a trouvée, et il ne me cherchait pas, lui! De sorte que c'est Pierre qui a reçu vos salutations? Mon Dieu, que vous avez dû être drôles tous les deux quand vous vous êtes trouvés nez à nez!

Et ma fille éclata de rire; ce rire perlé, si doux et si communicatif, ne dérida pas M. de Lincy, qui n'en parut, au contraire, que plus soucieux.

Nous nous dirigeâmes tous trois vers la maison, silencieux, car Suzanne ne riait plus et n'avait plus l'air de vouloir recommencer de longtemps. Je pensai à part moi que mon gendre était quinteux.

Le déjeuner nous attendait, servi avec magnificence: tout était magnifique dans cette maison, le propriétaire plus que tout le reste. Suzanne, chose étrange, n'avait point chez elle cet air de jeune matrone qui la rendait si drôle et si charmante quand elle présidait chez nous aux repas de famille. Elle mangeait du bout des dents, mettait beaucoup d'eau dans son vin et se conduisait, en un mot, comme une demoiselle bien élevée qui dîne en ville.

Comme on servait un plat:

--Encore ces maudits oeufs brouillés aux pointes d'asperges! s'écria mon gendre. Je ne puis les souffrir, vous le savez, Suzanne! J'avais défendu qu'on en resservît jamais à ma table!

--C'est le plat favori de mon père, dit doucement ma fille en dirigeant du regard le domestique vers moi.

J'avoue que ces oeufs me parurent d'une digestion difficile, car mon gendre, après avoir murmuré poliment à voix basse:--C'est différent! avait repoussé le plat avec dédain. Suzanne, les yeux gros de larmes, me paraissait n'avoir plus envie de manger du tout, et je trouvai que je faisais sotte figure. Je dépêchai cependant de mon mieux ce mets malencontreux, et le repas s'acheva sans autre désagrément.

On prit le café sur la terrasse; pendant que M. de Lincy donnait des ordres à son jardinier, je me rapprochai de Suzanne:

--Est-il souvent comme cela? lui demandai-je à voix basse.