--Non, mon ange bien-aimé, cela ne me fâche pas; tu as bien fait; tout ce que tu as fait est bien... mais je n'aurais pas dû permettre...
--Nous n'avions pas le choix, dit ma femme avec un soupir... elle serait morte!... Le docteur a dit vrai, ma fièvre s'en va, ajouta-t-elle! Suzanne dormira ici cette nuit, n'est-ce pas?
--Comme tu voudras, ma chère Marie, tout ce que tu voudras.
Ma femme s'endormit. La nuit venait et remplissait d'ombre cette chambre où nous avions été si heureux. C'était notre chambre nuptiale, cela seul eût suffi pour nous la rendre chère; mais elle était encore pleine d'autres souvenirs. Là étaient nés nos trois enfants, là nous avions appris à Suzanne le grand art de se tenir sur ses petits pieds hésitants; le tapis bleu et blanc portait les traces de plus d'un joujou brisé, de plus d'un fruit écrasé... Nous voulions le changer au printemps... «A présent que Suzanne est si sage!» disait ma femme en souriant, la veille du jour où elle était tombée malade.
Je me levai sur la pointe du pied et j'allumai la veilleuse. Chaque minute m'emportait une part de ma chère femme, et je ne voulais pas d'intrus dans ces minutes solennelles..
On vint me chercher pour dîner; je fis signe que je ne dînerais pas. Ma femme n'avait plus une notion bien exacte du temps. Elle était dans un demi-sommeil sans souffrance, comme l'avait prédit le docteur.
A huit heures, on m'apporta la petite fille, déshabillée, dans sa robe de nuit, les yeux gros de sommeil,--mais ne voulant pas dormir sans avoir embrassé «maman».
Je la pris dans mes bras et je la penchai bien doucement sur la main de sa mère. Elle la baisa, puis remonta jusqu'au visage.
Ma femme ouvrit les yeux: une expression presque sauvage passa sur sa figure; avec une force que je ne lui supposais pas, elle saisit l'enfant et la couvrit de baisers.
--Bonsoir, bonsoir! dit la petite en agitant sa menotte.