Les effets constitutionnels du plaisir sont tout à fait opposés. Il arrive parfois,--mais le fait est rare,--qu'un plaisir extrême, un plaisir devenu presque une peine, donne aux personnes faibles une secousse nerveuse nuisible; mais il ne produit pas cet effet chez les hommes qui ne se sont pas affaiblis en se soumettant volontairement ou par force à des actions funestes pour l'organisme. Dans l'ordre normal, les plaisirs, grands ou petits, sont des stimulants pour les processus qui servent à la conservation de la vie.
Parmi les sensations, on peut donner comme exemple celles qui résultent d'une vive lumière. La clarté du soleil est vivifiante en comparaison du brouillard; le moindre rayon excite une vague de plaisir; des expériences ont montré que la clarté du soleil élève le niveau de la respiration; or cet accroissement de la respiration est un signe de l'accroissement des activités vitales en général. Un degré de chaleur agréable favorise l'action du coeur et développe les différentes fonctions dont il est l'instrument. Les hommes en pleine vigueur et qui sont convenablement vêtus peuvent maintenir leur température en hiver et digérer un supplément de nourriture pour compenser leurs pertes de chaleur; mais il en est autrement des personnes faibles, et, à mesure que la force décline, l'avantage d'un bon feu devient plus facile à constater. Les bienfaits qui accompagnent les sensations agréables produites par un air frais, les sensations agréables qui accompagnent l'action musculaire après un repos légitime, et celles que cause à son tour le repos après l'exercice, sont au-dessus de toute contestation; jouir de ces plaisirs conduit à conserver le corps dans de bonnes conditions pour toutes les entreprises de la vie.
Les avantages physiologiques des plaisirs émotionnels sont encore plus manifestes. Tout pouvoir, corporel ou mental, est accru par «la bonne humeur»; nous désignons par là une satisfaction émotionnelle générale. Les actions vitales fondamentales, celles de la nutrition par exemple, sont favorisées par une conversation portant à la gaieté, le fait est depuis longtemps reconnu; tout homme atteint de dyspepsie sait que, dans une joyeuse compagnie, il peut faire impunément et même avec profit un repas ample et varié où n'entre rien de très facile à digérer, tandis qu'un petit repas de mets simples et soigneusement choisis, lui donnera une indigestion, s'il le prend dans la solitude. Cet effet frappant sur le système alimentaire est accompagné d'effets tout aussi certains, quoique moins manifestes, sur la circulation et la respiration. De même, un homme qui, pour se reposer des travaux et des soucis du jour, se laisse charmer par un beau spectacle ou se revivifie par toutes les nouveautés qu'il peut observer autour de lui, fait bien voir en rentrant, par sa bonne mine et ses vives manières, l'accroissement d'énergie avec lequel il est préparé à poursuivre sa tâche. Les invalides, sur la vitalité affaiblie desquels l'influence des conditions est très visible, montrent presque toujours fort bien les avantages qui dérivent des états agréables de sentiment. Un cercle vivant autour d'eux, la visite d'un ancien ami, ou même leur établissement dans une chambre plus vaste, toutes ces causes de distraction contribuent à améliorer leur état. En un mot, comme le savent bien tous ceux qui s'occupent de médecine, il n'y a pas de fortifiant meilleur que le bonheur.
Ces effets physiologiques généraux des plaisirs et des peines, qui s'ajoutent aux effets physiologiques locaux et spéciaux, sont évidemment inévitables. J'ai montré dans les Principes de psychologie (§§ 123-125) que le besoin, ou une douleur négative, accompagne l'inaction d'un organe, et qu'une douleur positive accompagne l'excès d'activité de cet organe, mais le plaisir au contraire accompagne son activité normale. Nous avons vu qu'aucune autre relation ne pouvait être établie par l'évolution; en effet, chez tous les types d'êtres inférieurs, si le défaut ou l'excès d'une fonction ne produisait pas de sensation pénible, si une fonction moyenne ne produisait pas une sensation agréable, il n'y aurait rien pour assurer l'exercice bien proportionné d'une fonction. Comme c'est une des lois de l'action nerveuse que chaque stimulus, outre une décharge directe dans l'organe particulièrement intéressé, cause indirectement une décharge à travers le système nerveux (Princ. de psych., §§ 21, 39), il en résulte que les autres organes, tous influencés comme ils le sont par le système nerveux, participent à l'excitation. Outre le secours, assez lentement manifesté, que les organes se prêtent l'un à l'autre par la division physiologique du travail, il y a donc un autre secours, plus promptement manifesté, que fournit leur excitation mutuelle.
En même temps que l'organisme tout entier tire un avantage présent de l'exercice convenable de chaque fonction, il obtient encore un autre avantage immédiat par suite de l'exaltation de ses fonctions en général causé par le plaisir qui les accompagne. Les douleurs aussi, qu'elles soient produites par excès ou par défaut, sont suivies d'un double effet, immédiat et éloigné.
37. Le refus de reconnaître ces vérités générales vicie toute spéculation morale dans son ensemble. A la manière dont on juge ordinairement du bien et du mal, on néglige entièrement les effets physiologiques produits sur l'agent par ses sentiments. On suppose tacitement que les plaisirs et les peines n'ont aucune réaction sur le corps de celui qui les éprouve et ne sont pas capables d'affecter son aptitude à remplir les devoirs de la vie. Les réactions sur le caractère sont seules reconnues, et, par rapport à celles-ci, on suppose le plus souvent que le fait d'éprouver du plaisir est nuisible, et le fait de subir des peines avantageux. L'idée que l'esprit et le corps sont indépendants, cette idée dérivée à travers les siècles de la théorie des sauvages sur les esprits, implique entre autres choses cette croyance que les états de conscience n'ont absolument aucune relation avec les états du corps. «Vous avez eu votre plaisir, il est passé, et vous êtes dans l'état où vous étiez auparavant,» dit le moraliste à un homme. Il dit à un autre: «Vous avez subi une souffrance, elle a disparu; c'est fini par là.» Les deux affirmations sont fausses. En laissant de côté les résultats indirects, les résultats directs sont que l'un a fait un pas pour s'éloigner de la mort et que l'autre s'en est rapproché d'un pas.
Nous laissons de côté, ai-je dit, les résultats indirects. Ce sont ces résultats indirects, laissés ici de côté pour un moment, que les moralistes ont exclusivement en vue: ainsi occupés de ceux-là, ils ignorent les résultats directs. Le plaisir, recherché peut-être à un trop haut prix, goûté peut-être alors qu'on aurait dû travailler, ravi peut-être injustement à celui qui devait en jouir, on le considère seulement par rapport à ses effets éloignés et funestes, et l'on ne tient aucun compte de ses effets avantageux immédiats. Réciproquement, pour les peines positives ou négatives que l'on supporte, tantôt pour se procurer un avantage futur, tantôt pour s'acquitter d'un devoir, tantôt en accomplissant un acte généreux, on insiste seulement sur le bien éloigné, et l'on ignore le mal prochain. Les conséquences, agréables ou pénibles, éprouvées au moment même par l'agent, n'ont aucune importance; elles ne deviennent importantes que lorsqu'elles sont prévues comme devant survenir dans la suite pour l'agent ou les autres personnes. En outre, les maux futurs subis par l'agent ne doivent pas, dit-on, entrer en ligne de compte, s'ils résultent de quelque privation que l'on s'impose à soi-même; on n'en parle que lorsqu'ils résultent des plaisirs que l'on s'est donnés. De pareilles appréciations sont évidemment fausses, et il est évident que les jugements ordinaires sur la conduite fondés sur de telles appréciations doivent être inexacts. Voyons les anomalies d'opinion qui en résultent.
Si, par suite d'une maladie contractée à la poursuite d'un plaisir illégitime, l'iris est attaqué et la vision altérée, on range ce dommage parmi ceux que cause la mauvaise conduite; mais si, malgré des sensations douloureuses, on use ses yeux en se livrant trop tôt à l'étude après une ophtalmie, et si l'on en vient par là à perdre la vue pour des années ou pour toute la vie, entraînant ainsi son propre malheur et celui d'autres personnes, les moralistes se taisent. Une jambe cassée, si l'accident est une suite de l'ivresse, compte parmi ces maux que l'intempérance attire à celui qui s'y livre et à sa famille, et c'est une raison pour la condamner; mais si le zèle à remplir ses devoirs pousse un homme à marcher, sans se reposer et en dépit de la douleur, quand il a un genou foulé, et s'il en résulte une infirmité chronique entraînant la cessation de tout exercice, par suite l'altération de la santé, l'incapacité d'agir, le chagrin et le malheur, on suppose que la morale n'a aucun verdict à prononcer en cette affaire. Un étudiant qui échoue, parce qu'il a dépensé en amusements le temps et l'argent qu'il devait employer à travailler, est blâmé de rendre ainsi ses parents malheureux et de se préparer à lui-même un avenir misérable; mais celui qui, en songeant exclusivement à ce que l'on attend de lui, passe la nuit à lire et prend un transport au cerveau qui le force à interrompre ses études, à manquer ses examens et à retourner chez lui la santé perdue, incapable même de se soutenir, celui-là n'est nommé qu'avec compassion, comme s'il ne devait être soumis à aucun jugement moral; ou plutôt le jugement moral porté sur son compte lui est tout à fait favorable.
Ainsi, en signalant les maux produits par certains genres de conduite seulement, les hommes en général, et les moralistes en tant qu'ils exposent les croyances du genre humain, méconnaissent que la souffrance et la mort sont chaque jour causées autour d'eux par le mépris de cette direction qui s'est établie d'elle-même dans le cours de l'évolution. Dominés par cette hypothèse tacite, commune aux stoïciens du paganisme et aux ascètes chrétiens, que nous sommes organisés d'une manière si diabolique que les plaisirs sont nuisibles et les douleurs avantageuses, les hommes nous donnent de tous côtés l'exemple de vies ruinées par la persistance à accomplir des actes contre lesquels leurs sensations se révoltent. L'un, tout mouillé de sueur, s'arrête dans un courant d'air, fait fi des frissons qui le prennent, gagne une fièvre rhumatismale avec des défaillances subséquentes, et le voilà incapable de rien faire pour le peu de temps qu'il lui reste à vivre. Un autre, méprisant la fatigue, se met trop tôt au travail après une maladie qui l'a affaibli, et il devient pour le reste de ses jours maladif et inutile à lui-même et aux autres. Ou bien l'on entend parler d'un jeune homme qui, en persistant à faire des tours de gymnastique d'une violence excessive, se brise un vaisseau, tombe sur le sol et reste abîmé pour toute sa vie; une autre fois, c'est un homme arrivé à l'âge mûr, qui, en faisant un effort jusqu'à l'excès de la douleur, se donne une hernie. Dans telle famille, on observe un cas d'aphasie, un commencement de paralysie, bientôt suivi de mort, parce que la victime mangeait trop peu et travaillait trop; dans une autre, un ramollissement du cerveau est la conséquence d'efforts intellectuels ininterrompus malgré la protestation continuelle des sensations; ailleurs, des affections cérébrales moins graves ont été causées par l'excès du travail en dépit du malaise et du besoin de grand air et d'exercice [4].
[Note 4: ] [ (retour) ] Je puis compter plus d'une douzaine de cas parmi ceux que je connais personnellement.