Nous avons vu que, pendant le progrès de l'existence animée, les sentiments les derniers développés, plus composés et plus représentatifs, servant à ajuster la conduite à des besoins plus éloignés et plus généraux, ont toujours l'autorité de guides supérieurs relativement aux sentiments primitifs et plus simples, sauf les cas où ces derniers sont intenses. Cette autorité supérieure, échappant aux types d'êtres inférieurs qui ne peuvent généraliser, et peu appréciée des hommes primitifs qui n'ont que de faibles pouvoirs de généralisation, a été distinctement reconnue à mesure que la civilisation et le développement mental qui la suit ont augmenté. Des expériences accumulées ont produit la conscience que la direction donnée par des sentiments qui se rapportent à des résultats éloignés et généraux fait mieux parvenir ordinairement au bien-être que la direction donnée par des sentiments dont la satisfaction est immédiate. Quel est en effet le caractère commun des sentiments qui nous portent à l'honnêteté, à la bonne foi, à l'activité, à la prudence, etc., sentiments que les hommes regardent habituellement comme de meilleurs guides que les appétits ou de simples impulsions? Ce sont tous des sentiments complexes, re-représentatifs, qui se rapportent plutôt à l'avenir qu'au présent. L'idée d'une valeur pour la direction de la conduite s'est donc associée à celle des sentiments qui ont ces caractères; il en résulte que les sentiments inférieurs et plus simples sont sans autorité. Cette idée de valeur pour la direction de la conduite est un élément de la conscience abstraite du devoir.

Mais il y a un autre élément, l'élément de coercivité. Celle-ci tire son origine de l'expérience des formes particulières de freins qui, ainsi que nous l'avons montré plus haut, se sont établies dans le cours de la civilisation--frein politique, religieux et social. Le Dr Bain attribue le sentiment de l'obligation morale aux effets des châtiments infligés par la loi et l'opinion publique aux actes d'un certain genre. Je suis d'accord avec lui pour croire que ces châtiments ont produit le sentiment d'incitation à agir qu'enferme la conscience du devoir, et qu'exprime le mot d'obligation. L'existence d'un élément plus ancien et plus profond, produit comme nous l'avons montré plus haut, est cependant impliquée, je crois, par le fait que quelques-uns des sentiments les plus élevés concernant l'individu lui-même, ceux qui nous portent à la prudence et à l'économie, ont une autorité morale par opposition aux sentiments plus simples qui concernent aussi l'individu: cela prouve que, en dehors de toute pensée de peines factices infligées à l'imprévoyance, le sentiment constitué par une représentation des peines naturelles a acquis une supériorité reconnue. Mais, en acceptant en général cette théorie que la crainte des châtiments politiques et sociaux (auxquels il faut, je pense, ajouter les châtiments religieux) ait enfanté ce sentiment de coercivité qui se développe avec la pensée de faire passer le présent après l'avenir et nos désirs personnels après les droits des autres, il nous importe beaucoup de remarquer ici que ce sentiment de coercivité s'est indirectement associé avec les sentiments regardés comme moraux. En effet, puisque les motifs politique, religieux et social de retenue, sont principalement formés de la représentation des résultats futurs, et puisque le motif moral de retenue est principalement formé de la représentation des résultats futurs, il arrive que les représentations, ayant beaucoup de points communs et ayant été souvent excitées ensemble, la crainte jointe à trois d'entre elles se joint, par association, à la quatrième. La pensée des effets extrinsèques d'un acte défendu excite une crainte qui persiste lorsque l'on pense aux effets intrinsèques de cet acte, et la crainte ainsi liée à ces effets intrinsèques produit un vague sentiment d'incitation morale. Le motif moral, émergeant comme il le fait, mais lentement, du milieu des motifs politique, religieux et social, a pendant longtemps sa part de la conscience qui est inhérente à ces motifs, d'une subordination à quelque activité extérieure, et c'est seulement lorsqu'il devient distinct et prédominant qu'il perd cette conscience associée: le sentiment de l'obligation s'affaiblit seulement alors.

Cette remarque implique la conclusion tacite, qui ne manquera pas de surprendre, que le sentiment du devoir ou de l'obligation morale est transitoire et doit diminuer à mesure que la moralisation s'accroît. Quelque surprenante qu'elle soit, cette conclusion peut être défendue d'une manière satisfaisante. Dès maintenant, l'on peut suivre le progrès vers ce dernier état que nous supposons. Il n'est pas rare d'observer que la persistance à accomplir un devoir finit par en faire un plaisir, et l'on est amené par là à admettre que, tandis que le motif contient d'abord un élément de coercition, cet élément disparaît à la fin, et l'acte s'accomplit sans que l'on ait aucune conscience d'être obligé à l'accomplir. Le contraste entre le jeune homme auquel on commande d'être actif, et l'homme d'affaires si absorbé par ses occupations qu'on ne peut le décider à prendre du repos, nous fait voir comment le travail, qui est à l'origine conçu comme devant être accompli, peut finir par cesser d'être accompagné de cette idée. Il arrive quelquefois, il est vrai, que cette relation est renversée: l'homme d'affaires persiste à travailler par le seul amour du travail, alors qu'il ne devrait pas le faire. Il n'en est pas ainsi uniquement des sentiments qui concernent l'individu lui-même. Que le soin et la protection de la femme par le mari résultent souvent uniquement de sentiments qui trouvent leur récompense directe dans les actes qu'ils inspirent, sans qu'il soit question de devoir; que l'éducation des enfants devienne souvent une occupation absorbante sans qu'il s'y joigne aucun sentiment coercitif d'obligation, ce sont là des vérités évidentes qui nous prouvent que, dès maintenant, pour quelques-uns de nos devoirs essentiels envers les autres, le sentiment de l'obligation s'est comme retiré tout au fond de l'esprit. Il en est de même jusqu'à un certain point pour les devoirs envers les autres d'un genre plus élevé. La conscience, chez beaucoup d'hommes, a franchi ce degré où le sentiment d'un pouvoir qui commande se joint au jugement de la rectitude d'un acte. Le véritable honnête homme, que l'on rencontre quelquefois, non seulement ne songe pas à une contrainte légale, religieuse ou politique, lorsqu'il s'acquitte d'une dette; il ne pense même pas à une obligation qu'il s'imposerait à lui-même. Il fait le bien avec un simple sentiment de plaisir à le faire, et en vérité il souffrirait avec peine que quoique ce fût l'empêchât de le faire.

Il est donc évident qu'avec une adaptation complète à l'état social, cet élément de la conscience sociale exprimé par le mot d'obligation disparaîtra. Les actions d'ordre élevé nécessaires pour le développement harmonieux de la vie seront aussi ordinaires et faciles que les actes inférieurs auxquels nous portent de simples désirs. Dans le temps, la place et la proportion qui leur sont propres, les sentiments moraux guideront les hommes d'une manière tout aussi spontanée et exacte que le font maintenant les sensations. Bien qu'il doive encore exister des idées latentes des maux qui résulteraient de la non-conformité au bien, jointes à l'influence régulatrice de ces sentiments alors qu'elle s'exercera, ces idées n'occuperont pas plus l'esprit que ne le font les idées des maux de la faim au moment même où un homme en bonne santé satisfait son appétit.

47. Cette exposition laborieuse que l'extrême complexité du sujet a rendue nécessaire, contient des idées essentielles que nous allons mettre en relief.

En symbolisant par a et par b les phénomènes extérieurs associés, qui ont un rapport quelconque avec le bien-être de l'organisme, et en symbolisant par c et par d les impressions simples ou composées que l'organisme reçoit du premier, et les mouvements simples et combinés par lesquels ses actes sont adaptés pour s'approprier le second, nous avons vu que la psychologie en général a à s'occuper de la connexion entre la relation ab et la relation cd. En outre, nous avons vu que par voie de conséquence l'aspect psychologique de la morale est l'aspect sous lequel l'ajustement de cd à ab apparaît non pas simplement comme une coordination intellectuelle, mais comme une coordination dans laquelle les plaisirs et les peines sont également des facteurs et des résultats.

On a montré que dans le cours de l'évolution le motif et l'acte deviennent plus complexes, à mesure que l'adaptation des actions intérieures associées, aux actions extérieures associées, s'accroît en étendue et en variété. D'où a découlé le corollaire que les sentiments les derniers développés, plus représentatifs et re-représentatifs dans leur constitution, et se rapportant à des besoins plus éloignés et plus grands, ont en partage comme guides une autorité plus marquée que les sentiments antérieurement développés et plus simples.

Après avoir ainsi observé qu'un être même inférieur est gouverné par une hiérarchie de sentiments constitués de telle sorte que le bien-être général dépend d'une certaine subordination de l'inférieur au supérieur, nous avons vu que dans l'homme, à mesure qu'il arrive à l'état social, naît le besoin de diverses subordinations additionnelles de l'inférieur au supérieur, la coopération n'étant rendue possible que par elles. Aux freins constitués par les représentations mentales des effets intrinsèques des actions, qui, sous leur forme la plus simple, se sont développées depuis le commencement, s'ajoutent les freins résultant des représentations mentales d'effets extrinsèques, sous la forme de pénalités politiques, religieuses et sociales.

Avec l'évolution de la société, rendue possible par des institutions qui maintiennent l'ordre et qui associent dans l'esprit des hommes le sentiment de l'obligation avec l'idée des actes prescrits et avec celle de la cessation des actes défendus, sont nées des occasions de voir les conséquences mauvaises qui découlent naturellement d'une conduite interdite et les bonnes conséquences qui suivent une conduite commandée. De là ont fini par se développer les aversions et les approbations morales, l'expérience des effets intrinsèques venant nécessairement ici plus tard que l'expérience des effets extrinsèques, et par suite produisant plus tard ses résultats.

Les pensées et les sentiments qui constituent ces aversions et ces approbations morales sont toujours dans une étroite connexion avec les pensées et les sentiments qui constituent la crainte des pénalités politiques, religieuses et morales, et par suite ont été accompagnés aussi du sentiment d'obligation. L'élément coercitif dans la conscience des devoirs en général, développé par un commerce avec les influences externes qui renforcent le devoir, s'est lui-même répandu par association à travers cette conscience du devoir, proprement appelée morale, qui considère les résultats intrinsèques au lieu des résultats extrinsèques.