Mon cher héros parfaitement élevé, vous persécutez avec une politesse et une habileté rares une pauvre femme, pourquoi? parce qu'elle vous a aimé? c'est touchant!
Vous êtes comme celui de la légende italienne à qui on criait: «Aime, animal, et que cela finisse!» et qui répondait en se grattant l'oreille perplexement: «Povero! Vorrei e non vorrei[5]!»
Je vous ai envié à toutes et n'ai point été jalouse; imitez-moi.
Pour Chevrignies, ne m'en cassez plus le tympan; que n'êtes-vous entré l'autre jour! Nous nous expliquions; il est sorti de chez moi, j'en suis sûre, en déplorant: «l'aveuglement de la malheureuse qui renonce au bonheur de le posséder». Voilà où nous en sommes, mon prince Grognon!
CCXIX
Philippe à Denise.
30 juin.
Moquez-vous de moi tant qu'il vous plaira; l'homme aux rubans verts n'était point un sot, sa seule erreur fut de s'attacher à Célimène. Vous n'êtes pas si banalement coquette, mais bien autrement tourmentante.
Voulez-vous savoir ce qui m'agite et me navre? c'est l'insouciance avec laquelle vous traitez cette affaire Chevrignies quand je vous en parle, et le sérieux et le grave dont il s'entoure, lui. Il a quitté la Manon chargée d'agrémenter sa vie. La liquidation s'est faite avec accompagnement de larmes de la part de la pauvrette; les cocottes, quand elles se croient une peine de cœur en mènent grand tapage; c'est ainsi que personne n'ignore cette rupture.
Vous ne m'ôterez pas de l'idée que Michel Chevrignies songe à prendre dans votre vie une place prépondérante. J'en suis prescient; les événements ultérieurs me donneront raison, vous verrez. Votre esprit peut s'habituer à la pensée d'un divorce... Je perdrais alors une amie chère, une amitié introuvable.
Michel me bat froid; il sent mes prérogatives; une inimitié sourde, inconsciente, grandit entre lui et moi, bien que nous fassions tout pour nous maintenir dans la cordialité de nos rapports d'autrefois.