Devant l'effondrement de son existence amoureuse, elle se demandait quels scrupules puérils l'avaient empêchée d'être plus à lui, toute à lui, autrefois, alors qu'il l'aimait si violemment, dans ce temps lointain où c'était elle qui espaçait leurs rencontres... Ah, revivre ces heures-là!

Elle considérait maintenant son amour comme la vraie, la seule raison qu'elle avait eue d'exister. Puis, par un ressaut de son esprit, elle rejetait au loin sa chimère, et l'aride formule: «Rien n'est», de nouveau la hantait, portant le désarroi jusque dans sa vie physique. Combien, cependant il lui était cher, ce lointain passé! Elle découvrait que toute la sentimentalité dont elle s'était sentie envahie au début de sa passion, avait encore été la meilleure chose qui fût survenue en sa vie. Oui, l'amour avait été le soleil de son âme; son misérable cœur se trouvait maintenant en lutte avec ses sages et forts raisonnements et restait le vainqueur. Pouvait-elle dire vainqueur? Non... mais tout torturé, tout pantelant qu'il fût, c'était lui encore qui l'emportait sur les meilleurs arguments.

—Je souffre... j'aime... et je ne compte plus, je suis vieille, vieille!

Elle ne pouvait secouer l'accablement où la plongeait cette triste évidence.

En un besoin de consolation elle se disait: «L'amour n'existe pas, c'est un instinct qui tient une place indécise entre les besoins du cœur et les besoins du corps... J'aime, pourtant, et rien ne me guérira; cet amour est en moi comme les fibres de ma chair, comme la moelle de mes os; je perds mon individualité, je ne suis rien autre chose qu'amante. L'existence courante et banale ne m'entraîne plus, je la subis et j'en souffre. Que m'importe d'être une femme renommée pour mon esprit, mon élégance, mes fêtes? C'est pour le monde, c'est pour sa joie propre que je suis cela, non pour moi. Que font ces choses à mon bonheur? rien. J'arrive à rester des jours entiers sans percevoir la minute qui me fera vibrer et me donnera la force de supporter les jours qui doivent suivre. Il me semble que ma tête, mon cœur, mon âme, manquent d'aliment. Oui, «rien n'est», hors lui, hors mon Philippe. Il est des femmes qui sont à la fois et toutes les heures de leur vie, épouses, mères, amantes, femmes du monde. Moi j'ai une pensée unique, un but unique, rien ne m'en peut guérir, sauf la mort... la mort?

Et, douloureuse, elle allait ainsi se torturant sans arriver à une conclusion pratique, et ce long martyre qu'elle ne cessait d'évoquer la faisait souffrir et changer effroyablement. Il eût fallu lui faire subir l'exérèse: arracher son cœur, nuisible au calme de sa vie.

Un soir, Magda et Philippe convinrent d'aller entendre le lendemain, seuls dans la loge de mademoiselle de Presles, un opéra nouveau qu'ils avaient jusque-là écouté distraitement. Ils aimaient ces recherches de sensations artistiques: rester silencieux au fond de la loge, lui, étendu sur l'étroit canapé du salon, elle, assise sur un fauteuil auprès de lui.

Madame Mirbel arriva de bonne heure à l'Opéra, afin de ne rencontrer personne de ses relations sous le portique ou dans l'escalier. Elle espérait trouver Philippe déjà installé dans la loge. Dissimulée par le rideau de séparation, lentement elle se dévêtit de sa pelisse. Le premier acte s'acheva sans que Philippe parût. Inquiète, angoissée, la pauvre femme n'entendit pas une note du second acte, les yeux fixés sur la porte qu'elle s'attendait toujours à voir ouvrir; mais, l'acte fini, Philippe ne vint pas.

Les pensées les plus navrantes hantèrent alors le cerveau de Magda, puis, dans un ressaut brusque lui étreignant le cœur, elle supposa qu'il avait oublié leur rendez-vous ou préféré quelque partie de plaisir avec des amis. Ainsi, même leurs rencontres pour les seules jouissances de l'esprit lui échappaient...

Les actes, les entr'actes se passèrent sans que Philippe entrât. Désemparée, lasse à crier, Magdeleine ne voyait, n'entendait plus rien; un vide douloureux se faisait en son cerveau; elle avait à peine conscience du lieu où elle était.