Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais, voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais, et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur, pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix, et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos dames—débonnaires comme elles le sont—n'osent jamais dire non... Moi, je maudis ce non dont je me suis chargé et dont je vais me charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai, un jour, dit non. C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un dans l'autre, ils valent de six à huit stuivers, uniquement par les cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote (nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme disaient nos pères, de sucer du tabac. Car de même qu'on doit prendre des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs.
J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins qu'ils ne vous rendent grognon,—mais j'espère toujours que vous êtes un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux. Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis. Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses.
Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen, chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse, étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête; une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes, nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête, nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le plus heureux, d'en sortir mort ou vivant!
Mort ou vivant ! oui, c'est là le danger! Dans un pays où la police ne surveille pas les harnais des chevaux ni les essieux des roues, et où, dans la plupart des lieux, le bagage que l'on charge n'est ni pesé ni compté, comment se fait-il qu'il n'arrive que si peu de malheurs?
Le bateau à vapeur,—me dis-je à moi-même,—améliorera et surpassera tout, et je pris une place de Rotterdam à Nimègue: il me donnera les moyens de transport et me réconciliera avec les voyages, le rapide, vaste, commode, gracieux, sociable et riche bateau à vapeur. N'est-ce pas une île flottante de plaisirs, un palais à vapeur enchanté, un paradis sur l'eau? Oui, c'est un café ambulant, dît-on. Pour de petites distances, rien de plus agréable qu'un bateau à vapeur. Mais c'est pour les grandes qu'on en a besoin. Ne dites pas: «On y est aussi bien qu'à la maison.» Il est vrai qu'on y est assis sur de larges bancs avec de doux coussins, à de belles tables luisantes; on peut y avoir tout ce qu'on désire et y faire tout ce qu'on veut. Mais ce choc sec comme celui d'un cheval qui prend le grand trot, rôdeur mélangée d'huile et de charbon, la cherté des vivres, les prétentions du maître d'hôtel, la mauvaise nourriture et l'ennui, voilà toutes choses qu'on n'a pas à la maison. Je dis ennui; car en quel lieu du monde rencontre-t-on plus de gens qui voyagent pour leur plaisir qu'à bord des bateaux à vapeur? et qu'y a-t-il de plus ennuyeux que leur société?
Voyager pour son plaisir! O rêve! ô illusion qu'on se fait à soi-même! Est-il donc si peu de gens qui sachent combien il est difficile d'avoir du plaisir en voyage? Non, l'homme n'est pas un oiseau voyageur; c'est un animal domestique, et le cercle naturel de ses sensations de plaisir ne s'étend pas plus loin que ses pieds ne peuvent le porter. Dans le mouvement et l'inquiétude, en s'éloignant du sol où il est attaché, des relations auxquelles il est habitué, il ne peut trouver le bonheur. La nature se venge de cette prétention insolente. Eux, des voyageurs pour leur plaisir! À chaque jouissance qu'ils savourent, ils s'imaginent que ce n'est pas encore le plaisir pour lequel ils sont sortis de chez eux: c'est pourquoi ils se réjouissent chaque fois qu'ils arrivent aux lieux respectifs de leur destination, bien qu'ils voyagent pour s'éloigner; et cette chasse continuelle à la poursuite d'un plaisir imaginaire qui doit encore venir, fait que leur temps s'écoule en agitations, en déceptions, en contrariétés. Tout passe devant eux; ils ne jouissent de rien. Mais, arrivés chez eux, ils remarquent qu'ils ont dépensé une forte somme d'argent, et, comme ils en sont honteux, ils s'efforcent de faire accroire à eux-mêmes et aux autres qu'ils ont fait un charmant, magnifique et très-intéressant voyage. Oui, si l'idée qu'on se fait et la réalité n'étaient pas dans de tels rapports, des milliers de passe-ports de moins seraient délivrés chaque année aux malheureuses victimes d'un rêve que leur inspire le démon des voyages et qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Oh! dans les belles soirées d'été, pendant les grandes vacances des universités qui sont aussi la période la plus tranquille du commerce, lorsqu'on sent qu'on peut goûter avec un calme parfait les délices de la vie intérieure, tous les chemins de la patrie sont pleins de jeunes gens qui quittent leur chambre bien-aimée, leur commode maison paternelle, leur riante campagne, leur cercle social, leurs plus chères relations, leurs plus utiles liaisons, livrés à cette fièvre exaltée d'aller faire un petit voyage de plaisir. Ils reviennent avec une figure basanée, une paire de moustaches, les vêtements fatigués, un tas de linge sale et une bourse vide; le souvenir des pieds lassés par la marche, des mauvais lits, des punaises, de la poussière, des Anglais, et des voleurs. Mais les magnifiques, poétiques et émouvantes impressions qu'ils avaient espérées, les plaisirs indicibles et transportant l'âme qu'ils avaient rêvés pendant le voyage, et avec cela les belles Allemandes dont ils auraient dû être amoureux, ou la piquante baronne avec laquelle ils auraient dû avoir une aventure; l'intéressant savant connu dans le monde entier qui devait les prendre en amitié; le lord riche à trésors auquel ils devaient sauver la vie, tous ces projets qui se confondaient à leur horizon, dans leurs rêves et dans leurs rêveries,—où étaient-ils?—L'écho répondait: «Où étaient-ils?» Arrivés à la maison, fatigués de corps et d'âme, il leur faut quinze jours encore pour reprendre une vie réglée, sans anecdotes de voyage, sans un cœur plus poétique et plus grand que celui avec lequel ils sont partis, sans être le moins du monde intéressants; uniquement remarquables par une casquette de forme baroque, comme on en porte dans telle ou telle ville étrangère, ne rapportant que quelques monnaies de cuivre; c'est joli, à titre de souvenir! Ils ont conservé une pierrette du Rolendseck, une feuille desséchée de Nounnenwerth, et une cinquantaine de: «Que c'est joli et indescriptible!» Et: «Vous devriez y avoir été vous-même: ici une montagne, là une vallée, et ces arbres, et ces rochers!» Tout cela dit pour vous éblouir, pour se justifier à ses propres yeux, et, par une sorte de vengeance, se faire illusion à soi-même, sauf à retomber ensuite dans le même désenchantement.
Qu'on me pardonne cette digression uniquement faite par philanthropie, pour consoler une quantité de jeunes filles et de jeunes amateurs de notre pays qui voient d'un œil d'envie d'autres jeunes filles et d'autres jeunes garçons se mettre en voyage dans les beaux mois d'été, bien qu'ils doivent se trouver partout beaucoup plus mal qu'à la maison; pour consoler un grand nombre d'hommes comme il faut, auxquels leurs affaires urgentes défendent de s'occuper d'autres choses que de leur commerce, et un grand nombre d'autres, surtout de jeunes mariés ou de jeunes gens qui se marieront l'année prochaine et qui ont déjà un plan dans la tête pour la prochaine saison (et quel charmant plan!) Voir un peu partout, pouvoir parler de tout, après avoir passé quatre semaines hors de la maison! On voyage si vite maintenant! C'est, dis-je, pour les avertir très-sérieusement, de la misère dans laquelle ils s'exposent à tomber.
Mais revenons à notre bateau à vapeur; D'abord cela va bien; on arrive joyeux et content, et disposé à goûter à bord toutes sortes de plaisirs. On reste sur le pont jusqu'à ce que la ville d'où l'on part ait disparu à notre vue. On trouve plaisir à contempler la rive gauche et la rive droite. Puis on s'en va tranquillement en bas; on trouve la cabine très-jolie, très-commode et le sofa excellent; c'est un vrai bien-être que de s'asseoir sur un pliant. Oh se dispose en groupes, ou commande le déjeuner, on bavarde, on rit, on a des anecdotes; des nouvelles de la ville et de la politique. On joue avec intérêt une partie d'échecs, on est à son aise. Mais, une heure plus tard, vous voyez de temps en temps, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, venir passer la tête sur le pont; ce n'est pas encore l'ennui, mais c'est l'impatience qui le précède. On veut savoir où on est dans le monde, on veut être à l'air, on ne veut pas perdre de beaux points de vue, on reste un instant en haut, regardant devant et derrière soi, à droite et à gauche, et le scepticisme dit: «Est-ce que je m'amuse?» Et la bourse répond: «Je l'espère.» Pour varier ses plaisirs, on redescend. On prend un journal ou un livre; mais on ne s'est pourtant pas mis en voyage pour lire des journaux ou des livres. On doit avoir d'autres plaisirs qu'à la maison. Le vilain ennui commence, et tel passager veut faire paraître le temps plus court à l'autre. Les sofas ne sont pas assez commodes; on n'est pas bien assis sur les pliants, peu à peu vous voyez l'un, puis l'autre, arriver sur le pont. «Comme on s'ennuie en bas!—Oui, c'est toujours le cas à bord d'un bateau à vapeur—Les cabines sont basses.—Vous ne sauriez croire quel effet désagréable produit le papillonnement de la lumière sur les vitres.—C'est dommage qu'il fasse tant de soleil et tant de vent.—Je ne vois pas qu'on dresse jamais la tente.» On s'assied à la lanterne, puis à la balustrade, puis sur le siège du pilote, puis on court çà et là, puis on ôte et on remet son habit. Puis c'est une descente et une montée sans fin, et de l'ennui à forte dose! De désespoir, on déroge à sa règle de vie et on se rend malade avec du chocolat et du bouillon, des amers et des liqueurs, comme si on se sentait l'estomac rempli de matières équivoques. En bas, les voyageurs s'étendent sur les sièges, courent en haut, en tous sens, et vous pouvez être sûr que chacun va à son tour à la roue du gouvernail pour jeter un coup d'œil sur la machine à laquelle il ne comprend rien, en disant: «C'est pourtant une belle invention!» Plus les heures se multiplient, plus elles sont traînantes. Les montres sont consultées à chaque instant, à chaque instant on fait le calcul du nombre d'heures que durera encore la traversée. On passe ainsi une longue journée pendant laquelle l'heure des repas abrège seule un peu le temps. Mais les mets sont presque tous mauvais. Bref, et pour ne pas vous ennuyer trop longtemps avec nos voyages, une bonne demi-heure avant que la barque arrive, lorsque le lieu de votre destination n'est encore qu'en perspective, vous pouvez voir tout le monde se préparer, les habits, les manteaux et les bagages à la main, pour être prêt à temps et quitter le plus tôt possible le navire hautement vanté. Arriver plus tôt c'est le dernier, mais non le moindre martyre pour l'esprit impatient.
Ainsi, le bateau à vapeur promet plus qu'il ne donne.