Au milieu de tout cela, les hommes, les femmes, les enfants suivent en criant à travers le bois, avec de la boisson, du pain d'épices et des plats de friandises, et étendent partout leurs tentes portatives, et intriguent de toutes leurs forces, comme si tous ceux qui sont présents étaient soumis à l'obligation de consommer quelque chose chez eux:—À qui le tour?—Vous avez déjà demandé depuis longtemps une petite goutte, voisin?—Henri! Henri! comme votre gosier; est sec! Ne risquez vous pas le voyage? Six par-dessus et deux en dessous.—Voici Kees, voici Kees, vous n'avez rien à payer? Il ne paie pas non plus au boulanger de gâteaux! Et tous souhaitent pour la soixante-dixième fois de toucher le premier argent reçu de la vente du jour; et les petits paysans boivent avec les enfants du dominé et du chirurgien, et de la grande maison, et trottent à travers la foule dans toutes les directions, pour jouer, pour se réfugier dans les cachettes derrière les parcs, pour sauter comme de jeunes acrobates d'un tronc sur l'autre, ou ils se font payer parle maître du bois un schelling de gâteaux, et celui-ci les laisse aller pour son compte jusqu'à ce qu'il en soit pour un florin.

Au dernier lot, il y a un peu de remue-ménage, et au dernier numéro,—c'est un petit vieux arbre tout maigre, mort au sommet,—on hausse de cinq cents, et un petit homme de la ville, qui est beaucoup trop exalté pour calculer, demeure adjudicataire, à la joie générale. Et la cérémonie est terminée, sauf pour le maître du bois et pour les magistrats qui ont assisté à la vente et qui sont invités à manger un morceau de bœuf rôti.


Mais, nous voici à la fin de janvier, et votre barbier vous fait chaque matin de terribles tableaux des pouces de glace qui ont gelé dans les fossés de la ville. Maintenant vous arrivez avec une fête populaire, et vous me parlez de votre plaisir sur la glace! Votre plaisir sur la glace? J'ai bien l'honneur de vous saluer: je ne tiens pas à la glace et j'aime mieux ne pas m'y risquer, parce que je suis déjà à moitié fou sur l'eau liquide et vivante. Votre kermesse de l'Amslet, ô Amsterdammois, votre kermesse de la Mense, ô Rotterdammois, offrent un singulier aspect, et vos journaux tien peuvent assez parler; lorsque vous vous promenez, vous allez en voiture, vous chevauchez eu galop, vous jouez à la crosse, au billard, vous vous abreuvez d'amer et même vous vous aventurez sur la glace, où tous les états se livrent au même plaisir, le personnage de haute naissance dans sa polonaise et le passeur d'eau dans sa blouse de batelier; c'est comme un accord de croassements réunis de milliers de patineurs hollandais, anglais et frisons, qui remplissent l'air, tandis que les babioles retentissent et que les vivandiers cherchent à les dominer, en vendant leur eau-de-vie. Lorsque tout cet éclat de douillettes doublées et bordées, de pelisses et de châles, est éclairé par un austère soleil d'hiver, et qu'une société qui ne vit que de luxe semble vouloir opposer l'excès de sa richesse à la sobre avarice de la nature, on ne pense pas qu'à la campagne, si nous n'avons pas le plaisir de la glace, nous avons celui de la vente, l'honnête vente, et nous voudrions bien que vous l'eussiez aussi.

Je suppose que vous-même êtes propriétaire d'une petite campagne voisine d'un petit village; vous pourriez aussi avoir le plaisir de la glace, et si vous avez des enfants, cela vous ravira. Les grandes personnes dédaignent cette petite mare, mais le petit Wilbert aux grands yeux court prendre ses patins, dès qu'il entend dire que les jeunes messieurs du château voisin vont se risquer dessus, et il emmène avec lui son frère plus jeune qui commence à traîner timidement les pieds sur la glace. Bientôt se rassemble de toutes les demeures une jolie troupe de petits paysans de petites paysannes, qui se nomment les uns les autres par leurs noms, et qui sont très-familiers avec les petits messieurs et les petites demoiselles du château, qui ont mis leurs patins avant de sortir de la chambre; et qui, avec des pantalons bouffants tout rouges et des joues plus rouges encore, viennent se mêler au cortège. Là, la gaieté monte à son comble: la petite troupe glisse, traîne les pieds, tourbillonne et tourne en commun, tombe tout d'un coup, se jette mutuellement des boules de neige, et les jeunes gens mettent les jeunes filles sur leurs patins et leur escamotent leurs petits chapeaux de dessus la tête, sans que pour cela elles prennent aucun rhume; ils s'avancent en triomphe sur la pointe de leurs patins, et le traîneau va et vient avec toute une cargaison de petites filles et avec toute une bande de jeunes gens par derrière, tourne et retourne si terriblement que tous jettent les hauts cris. Et puis vous verriez le maître de la campagne lui-même se donner la fantaisie de jouer le vivandier et de restaurer la joyeuse jeunesse avec du gâteau et un petit verre d'eau-de-vie avec du sucre; alors s'élève un cri de joie, et les enfants des paysans n'ont jamais rien goûté de si bon; mais l'ouvrier qui a nettoyé la glissoire n'est pas non plus oublié, et glisse du haut en bas et du bas en haut avec son balai sur l'épaule, fait des folies avec les petits polissons et reçoit à l'improviste une boule de neige sur l'oreille, si bien qu'elle en tinte; puis le polisson qui a lancé la boule de neige la ramasse et la jette bien loin sur la glace; là-dessus, un autre polisson, qui est déjà deux fois tombé sur le nez, ne se sent plus de plaisir. Mais une déchirure se produit dans la glace, sous le poids des patineurs, si bien que le petit polisson, monté sur une paire de patins rouillés et qui agite en l'air ses gros bras enfermés dans un étroit pourpoint, ose encore avancer et détache doucement ses patins; mais les hommes qui ont une expérience de deux ou trois ans parlent de poutres qui viendront par-dessous, et tout est agitation, acclamations et bonheur. Garçons et filles ne savent rien de plus magnifique que quand il gèle fort et que le lendemain il y a de nouveau un pouce de glace dans le trou qui s'était produit la veille, et ils n'ont rien de plus pressé que de venir, le matin, vous en montrer les preuves jusque dans votre lit. L'obscurité seule met fin à la joie à laquelle le dîner n'apporte qu'une légère interruption. Mais, laissez venir le clair de lune, la glace se durcira encore, et il y aura un plus grand nombre de patineurs; voilà pourquoi, le soir, les autres eaux sont trop éloignées ou trop pleines de danger; et si vous n'avez pas envie de prendre part au plaisir, vous pouvez le voir, assis à votre foyer, qui projette ses lueurs sur le visage de votre bien-aimée femme et de vos charmantes filles, avec ces flammes de charbon de terre qui prennent surtout un plus brillant éclat lorsque vous fendez la motte avec la pointe du tisonnier; puis l'heure intime du crépuscule amène avec elle une foule de doux souvenirs et provoque une quantité de bavardages familiers. Et peut-être l'entretien porte-t-il votre attention sur quelque beau poème ou quelque livre intéressant qui orne votre petite bibliothèque; et le soir, quand tout est calme dans la maison et au dehors, vous faites une lecture à votre petit entourage, en savourant un verre de punch chaud ou d'excellent chaudeau; et vous ne songez pas qu'en ce même moment, dans une des salles de conférences de la capitale, une jeune victime de son amour-propre et d'un secrétaire d'une société savante, toute vêtue de noir et le visage pâle, est amenée au milieu d'une imposante réunion d'hommes estimables, pour lire entre six bougies, devant un nombre considérable de gens, décorés ou non, et de dames en belle toilette, une dissertation somnolente, ou un poème lugubre sur un homme qui par erreur épouse sa sœur, ou sur une jeune fille qui se lamente au haut d'une tour et finit par s'en précipiter.

Voulez-vous encore un autre contraste? Permettez-moi encore celui-ci: Vous n'aimez peut-être pas les oppositions: mais, grâce encore pour celle-ci; elle sera frappante. Il faut vous imaginer maintenant que vous êtes citadin, et que vous habitez Amsterdam ou La Haye.

C'est à la fin de février; dans votre cercle, dans votre société, que voulez-vous? dans votre maison peut-être, s'est développé un triste drame, par-dessous le voile de l'étiquette et de l'indiscrétion des caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes de l'hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière d'elle, elle était fière d'elle-même. À la soirée de madame de W..., le jeune van Straaten la rencontra et fit extrêmement cas d'elle. Au concert de...,—nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix mille de notre temps,—il sautait aux yeux qu'il voltigeait autour d'elle; au bal qui eut lieu chez vous (où l'on s'est amusé d'une manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine, était d'une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel avenir devant lui, et une très-respectable famille derrière lui. Quoi d'étonnant qu'il fit impression sur la jeune fille? Quoi d'étonnant qu'elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu'il se proposait? Que fait le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec elle? Il l'aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à l'exception des siennes, elle s'assied au piano et chante, elle le voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une autre belle? Non, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. Et un instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une autre vieille dame et deux vieux messieurs l'ennuyaient à l'hombre, l'a prié delà délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un regard pour la belle Emmeline; et, le lendemain, le bruit court que son engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l'été, était arrêté, est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé ... non, empoisonné! Dès ce moment le monde entier n'est pour elle que feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d'une manière infâme: ce doit être le refuge des conversations languissantes sur les sofas de velours, et des tête-à-tête animés près des cheminées de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres.

Mais maintenant-je vois mon campagnard faire une visite à un de ses paysans et s'asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine de l'après-dîner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un paquet oblong; et qui souffle son café sans mot dire, tandis que la femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la file ainée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques questions:

—Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous, êtes mise en tête de marier votre fille?

—Mais, monsieur, répond-elle, sans ménager le nombre des paroles, les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions tout croire: je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être entr'ouverte; mais quant à se marier, je peux dire: non, on n'en est pas là.