L'écusson de la ville de Leyde représente les clefs de saint Pierre. C'est une impardonnable bévue! C'eût mieux été son filet à poisson. C'est la ville de la pêche. C'est aussi la ville universitaire, aussi la ville des Pharaons égyptiens, aussi la ville des taureaux, mais par-dessus tout la ville des pêcheurs. Approchez de Leyde par la porte de Hoegewoert, la porte des Vaches, la porte Blanche, la porte de Rhynsburg, la porte de Mare, ou telle porte que vous voudrez, partout vous verrez suspendu à la balustrade du pont de la porté un ableret [2]. Promenez-vous dans les chemins qui entourent Leyde, vous ne verrez pas trois arbres sans qu'au troisième ne se trouve un pêcheur a la ligne, enfoncé dans sa cravate, dans sa redingote et dans l'herbe, un cache-nez sur la bouche, de la pâte à poisson devenue sale à sa droite, et à sa gauche trois ou quatre petits poissons agonisants. Visitez Leyde à l'époque des hautes eaux, et vous surprendrez les habitants de la digue des Apothicaires et du Vieux Rempart occupés à attraper devant leurs maisons les perches que les flots y ont amenées. Écoutez à Leyde l'assemblée des Hautes-Puissances, vous les entendrez s'élever de toutes leurs forces contre le dessèchement du lac de Haarlem, sous prétexte que la ville a un antique droit de propriété sur une partie de cette eau poissonneuse.

Lorsque je disais tout à l'heure que la ville de Leyde devrait porter un filet, je citais un emblème convenable, mais non le plus convenable. Je parlais de filet pour en rester à saint Pierre: mais si vous me demandez ce que les armoiries de Leyde devraient être, je dirai: Une paire de lignes croisées, et une couple d'hameçons en sautoir. Il est rare qu'on pêche à Leyde pour le poisson; c'est pour pêcher, et la jouissance la plus lente de ce bonheur est la meilleure. Ce n'est pas d'un coup de seine, ni avec un tramail qu'on lève deux fois par jour, ou avec des lignes dormantes qui font leur office pendant que vous dormez, pour amener tout un peuple écailleux des eaux; tout cela n'est pas le fait d'un vrai Leydois. Le bonheur de voir le bouton, le tremblement et le plongeon de la plume, les tentatives d'une ennuyeuse petite anguille, l'ébranlement d'un poteau pourri dans ce coin imperceptible, lui suffit. Le poisson blanc vulgaire est pour lui le bienvenu aussi bien que la tanche et la perche. Ce poisson est même cher aux habitants de Leyde. Tout ce qui mord à l'hameçon, et les ouïes sanglantes et les yeux hors de la tête, peut être arraché de cet hameçon, voilà ce qui le rend également heureux.—Un pêcheur à la ligne ne peut être un bon homme, dit lord Byron; mais le Leydois a une consolation:—C'est un méchant homme qui a dit cela! me semble-t-il l'entendre répondre.

Parlons des Anglais! Ils pêchent avec des mouches peintes, pour commettre à chaque prise une double cruauté. Que diraient-ils de la cruauté avec laquelle un Leydois prépare son amorce? Please, sir, me suivre dans ce voisinage à l'écart; cela s'appelle le camp. Regardez! Que voyez-vous?—Je vois une femme avec les cheveux ébouriffés hors du bonnet, et qui cuit de petits gâteaux ronds.—Très-bien; ils sont composés d'eau, de farine et d'un peu d'huile. C'est pour les gens pour qui un pain d'un liard est trop cher. C'est la femme du pêcheur à la ligne de Leyde. Ne voyez-vous pas son mari?—Yes, ce fallow avec un bonnet de nuit et une veste de duffet!—Lui-même. C'est le pêcheur à la ligne de Leyde en personne. Un caractère qui ne se trouve que dans cette ville. L'homme de l'aile gauche de la ligne des pêcheurs de Leyde. Le ver le plus condamnable chez lequel se manifeste la passion de la pêche à la ligne. Que fait-il? Il enfile quelque chose dans une corde, quelque chose qu'il tire d'un pot rouge, une chose longue et graisseuse.—C'est cela, ce sont des vers de terre, Sir! rien que des vers de terre, des vers de terre de la vraie sorte, avec des couronnes jaunes autour de la tête. Dans ce pot, il y en a plus de cent, et ils sont rangés, dans un cordon passablement gros, la tête en dedans, la queue en dehors.

Tout à l'heure vous le verrez faire de cette guirlande de vers une sorte de nœud qui ressemble assez bien à l'extrémité d'une bayadère en corail rouge. Avec cette frange de vers, on pêche; on pêche à la ligne, et celui qui se donne ce singulier passe-temps, s'appelle le Penëraar [3]. Horrible, horrible, mort horrible!—Pas du tout, dira cet homme, si vous le comprenez, pas du tout, car avec vos amorces de parade, les anguilles ne reçoivent pas le crochet dans la mâchoire. Vous voyez bien qu'on peut prendre toutes les choses de deux façons.—Le plat langage leydois est très-laid et celui du Penëraar est le plus plat.

Lorsqu'il n'y a pas de lune, le Penëraar sort à la tombée de la nuit, avec une lanterne sous le bras, et sa courte ligne de laquelle pend le joli chapelet de vers que nous avons décrit, à la main, la veste de duffel au dos, les sabots aux pieds, une pipe dans sa casquette. Dans sa poche repose une grande bouteille de genièvre, et dans sa tabatière il conserve un petit billet par lequel le commissaire de police de Leyde atteste que le Penëraar en question n'est pas un vaurien, et ne volera pas de bois quand même il viendrait avec sa petite barque près d'une scierie. Ainsi il s'en va dans un cabaret ou l'autre où, selon le rendez-vous promis, il trouve un autre Penëraar, et après avoir pris pour trois petits cents de genièvre, les collègues se rendent à leur barque commune, petit bâtiment plat qu'ils conduisent avec des rames et avec un morceau de linge éraillé, sous le titre usurpé de voile, et fixé au bout d'un bâton. Dès qu'on a trouvé un bon mouillage, la voile est serrée, l'ancre jetée, une natte de jonc placée contre le vent et la pêche commence. L'art de pêcher à la ligne consiste à mouvoir doucement de bas en haut et de haut en bas la ligne de façon à ce que l'attrayant bouquet de vers soit dans un mouvement continuel,—et chaque fois, lorsque la pointe sensible du doigt du Penëraar, non quand son cœur, lui dit que le poisson a mordu, il retire la ligne, et l'anguille frétille dans la barque. Et dès qu'une place est épuisée, la voile est déployée, et on en recherche une nouvelle. Ainsi les Penëraars voyagent sur le Rhin, sur la Zyl, sur le canal de Leyde et sur la mer de Haarlem, ils vont même parfois jusque tout près delà capitale; et ils passent nuit sur nuit à pêcher.

—Que ce morceau de pain qu'ils gagnent est amer! Merci de votre pitié, madame: mais ne croyez pas que ces gens fassent cela pour du pain. Votre noble cœur présume qu'ils sacrifient ici le repos et les aises de la nuit pour leur femme et leurs enfants. Il y a à bord un petit pot à feu, du sel et une pelle pour faire des koeken. L'anguille est sur-le-champ dépouillée de sa peau, coupée et rôtie, et mangée par la paire d'amis avec un copieux arrosement de schiedam, tandis que la femme cuit de son côté les petits gâteaux à l'huile et souffre elle-même de la faim avec ses enfants. C'est pourquoi quand ces Ulysses au petit pied reviennent de leur longue tournée visiter leurs dieux domestiques, ils sont ordinairement accueillis par leur fidèle Pénélope avec l'apostrophe de Fainéant, petit nom d'amour que ces tendres femmes ont imaginé pour leurs époux.

Fainéant, disent leurs lèvres de rose, fainéant, tu reviens encore de ta barque où on fait si bonne chère? (smulschoit.)

Car le bâtiment du Penëraar porte ce nom dans le cercle de famille.


[1] Étuvée de poissons de diverses espèces et principalement d'anguilles.