Depuis soixante ans, en France, les événements ont si complétement dominé les hommes et violé si manifestement le droit apparent et la justice écrite, que ces événements n'ont souvent été compris ni par ceux qui les accomplissaient ni par ceux qui les subissaient. De telle sorte, qu'au point de vue individuel, ils sont restés crime pour celui qui les a commis, vertu pour qui s'y est opposé. Ce sont les destinées de la Révolution qui, en vue d'un droit et d'une justice supérieurs, poursuit sa marche à travers les institutions presqu'aussitôt brisées qu'elles ont été créées.
La phase militaire de la Révolution ne fut comprise que comme l'expression de l'ambition et du génie d'un homme superposant sa volonté à la loi. C'était n'en voir que le côté mesquin et humiliant.
Le salon de Mme de Staël ne vit que ce côté-là. Avec tout l'esprit qui s'y trouvait, on ne s'y éleva pas jusqu'à cette pensée altière et républicaine: que les grands hommes sont de fragiles instruments engendrés par et dans la mesure des situations, pour la déduction logique des faits antérieurs. Ce sont les anneaux apparents de la chaîne historique des nations. Mais quoique leur utilité soit incontestable, il n'est pas moins certains pour quiconque médite l'histoire des sociétés humaines, que ces hommes ne sont pas individuellement indispensables. Les idées se développent sous la loi d'une harmonie pareille à celle qui conduit les astres et les mondes, les peuples marchent sous l'inspiration de cette loi du développement des idées et les grands hommes qui dépassent çà et là les multitudes et qui semblent les guider, ne les guident pas plus que le bœuf qui prend la tête du troupeau ne guide le troupeau chassé par un être supérieur: le bouvier, c'est-à-dire l'homme.
Mais il est utile pourtant à la marche des affaires humaines, à sa régularisation, que certains hommes prennent les devants et se précipitent les premiers dans les voies de la Providence.
Dans le salon de Mme de Staël, devenu l'asile des tribuns éliminés, on fit de l'esprit sur le grand homme; on croisa vaillamment la parole contre le sabre, ce qui était plus courageux que prudent et qu'intelligent, peut-être. Il y a des instants ou la parole est à la hache et au glaive. L'esprit doit alors laisser passer, avec cette pensée que le sang humain ne coule pas en vain et qu'il a son éloquence plus retentissante que les chuchotteries d'un cercle élégant réuni autour d'une cheminée de boudoir.
Les hommes comme Napoléon qui vont si furieusement à la destinée, s'impatientent du moindre obstacle. Le salon de Mme de Staël fut dispersé comme un petit amas de feuilles sèches sous le vent d'ouest.
M. Benjamin Constant, qui venait de publier sa brochure intitulée les Suites de la contre-révolution de 1660 en Angleterre, s'aperçut, mais trop tard, que le modérantisme tout aussi bien que l'anarchie conduit au despotisme. Cet inconséquent alla en compagnie de la femme avec laquelle il avait contracté une liaison si orageuse, transporter son joli bagage d'humour et d'esprit de salon, dans une petite cour littéraire de l'Allemagne, la cour de Goëthe et de Schiller, je veux dire celle de Weimar.
La bonne Allemagne, pays des rêves, des légendes, des longs loisirs, était un asile tout à fait convenable à ces gens qui firent tant de dépense d'écritures et de paroles.
Là, M. Benjamin Constant traduisit Wallenstein en vers détestables. Mais où tourner ce surcroît d'inquiétudes et de besoin d'activité que la politique absorbe si bien? Il fallut hélas! le décharger sur les choses de la vie intime.
Ne pouvant plus faire d'opposition au gouvernement, il en faisait à sa maîtresse. Et quelle opposition! M. Benjamin Constant, si malheureux une première fois en ménage, s'était imaginé de songer à une union nouvelle.