«Les produits agricoles et industriels de la Corse devenus plus nombreux, dispenseraient ses habitans d'exporter de l'étranger une partie des objets de première nécessité. Et, peut-être, un jour, dans des années où le continent serait frappé de stérilité, cette colonie serait à même de faire refluer au sein de la mère patrie des subsistances que la France ne payerait plus si chèrement (comme par le passé) à la Crimée, à l'Italie et à l'Afrique. Cette île enfin, enrichie même par cette concession nationale faite au malheur, serait attachée par de nouveaux nœuds à la métropole, et rendrait au centuple un bienfait accordé par la justice, la politique et la sagesse.»

Après la séance nous visitâmes les différentes salles qui environnent le sanctuaire législatif.

De bonnes copies du Laocoon et de la mort de Lucrèce, en bronze, et quelques excellens tableaux, tels que le Socrate buvant la ciguë, le Philoctète blessé, le Bélisaire mendiant, les notables de Calais se dévouant pour leur patrie, fixèrent notre admiration. Cependant Philoménor me témoigna sa surprise, lorsqu'il s'aperçut que les bustes de nos augustes princes, et les statues des sages de Rome et d'Athènes étaient uniquement modelés en plâtre[75]. Son indignation fut extrême lorsque je lui appris que la statue en pied du prisonnier de Sainte-Hélène y était en marbre.

«Vous y remarquez, lui dis-je, le buste de l'infortuné Louis XVII[76]; ceux qui l'ont connu assurent qu'il est parfaitement ressemblant. L'original exécuté en marbre par M. Deseine, statuaire, d'après les ordres de Marie-Antoinette, eut une bien étrange destinée.

«Au dix août 1792, le jeune dauphin avait quitté pour toujours avec sa famille, le palais de ses pères, lorsqu'une troupe de forcenés, répandue dans les appartemens du château, pénétra jusque dans le boudoir de la reine, où ce buste était placé.

«Reconnue par quelques-uns de ces brigands, l'image du prince reçut quelques coups de sabre; arrachée de son piédestal, jetée ensuite par une des croisées du château[77] sur les cadavres des défenseurs du trône qu'on venait d'égorger, elle fut pour ainsi dire toute couverte et tout imprégnée de leur sang.

«C'est dans cet état déplorable que l'aperçut un pauvre savetier qui traversait alors la cour des Tuileries. Cet artisan s'étant imaginé que cette tête mutilée et presque informe, dont il ne connaissait ni le prototype ni la valeur, pourrait lui être de quelque usage dans sa profession, la prit et la cacha dans sa loge, qui se trouvait peu éloignée du palais.

«Bien long-temps après le règne de la terreur, un général vendéen fit un voyage à Paris; par le hasard le plus singulier, il se logea dans un hôtel dont notre savetier était devenu le concierge. Un jour, l'officier supérieur dont je viens de parler, grand partisan d'antiquités et de raretés en tout genre, chargea son portier de remettre à la diligence quelques vases étrusques qu'il avait achetés à Paris, et dont il voulait orner la galerie du château qu'il habitait.

«Ces vases étrusques firent souvenir le commissionnaire de ce petit buste dont il s'était emparé au milieu du pillage et du sac des Tuileries. Il alla le chercher et l'offrit en présent à l'amateur royaliste. Quelle fut la surprise, l'indignation, la joie, l'enthousiasme de celui-ci, lorsque, malgré les dégradations, il reconnut les traits du jeune roi et le nom du sculpteur! Il accepte le don, dissimule son bonheur et tous les sentimens divers qu'il avait éprouvés; mais forcé de quitter la capitale le lendemain même, et désirant faire restaurer le monument avant de l'emporter dans son pays, il donne quelques pièces d'argent au portier, lui confie, en partant, un trésor que sa fidélité lui rend inappréciable, et lui enjoint surtout de le serrer avec soin.

«Deux ans s'écoulent; cet officier revient à Paris, et s'empresse de se faire conduire à son ancien hôtel qui était devenu pour lui comme une espèce de temple sacré.