«Je finirai par vous faire observer que l'Iconographie, dont j'ai pris cet extrait, où se voit gravée et si clairement dépeinte la sœur de la Vénus de Milo, fut publiée en 1812, et achetée la même année par la Bibliothèque royale; c'est-à-dire, huit ans avant la découverte de la statue que vous avez acquise en 1820. On doit donc nécessairement ajouter foi aux détails donnés par le livret anglais. Reste à savoir laquelle des deux Vénus est l'original? ne sont-elles point l'une et l'autre sorties du même ciseau? C'est un problème que je laisse à résoudre aux savans plus versés que moi dans la connaissance des antiques. Au surplus, pour la restauration de la divinité que la France possède, il ne serait pas sans doute indifférent de faire consulter à l'artiste réparateur la Vénus victrix de Londres. Cette mesure est indispensable.

«Si la Vénus de Milo, ajouta le jeune Grec, trouve à Londres une rivale mieux conservée, que de morceaux d'un style sévère ou gracieux doivent vous consoler à Paris de quelques faibles mutilations! Le local de votre Musée est unique au monde; il est vraiment disposé pour être le Panthéon des dieux de Memphis, de Rome et d'Athènes. Vous me permettrez cependant une critique très-fondée; presque toujours vos galeries de peinture offrent des lacunes que nécessitent quelques restaurations ou l'intérêt de vos manufactures. Ne serait-il pas aisé de remplir ces vides par des tableaux tirés de vos riches magasins où, soit à Paris, soit à Versailles, sont entassés, en prodigieuse quantité, tant d'objets, dit-on, très-précieux: je puis désigner surtout ceux qui sortent de l'école flamande. Ce serait accorder un tour de faveur à des peintres négligés, et ménager de nouvelles jouissances pour le public.

«D'ailleurs, ces tableaux ne se conserveraient-ils pas beaucoup mieux, si, au lieu de rester en pile, tous étaient restaurés et placés dans les autres salles du Louvre et des palais de la couronne?»

Nous avions examiné ce bel établissement dans toutes ses parties. Les galeries d'Italie, d'Allemagne, de Flandre, d'Hollande et de France, nous avaient ravis d'admiration; et nous nous étions convaincus que malgré des pertes immenses, le Musée royal possédait encore des morceaux inappréciables que pouvait multiplier d'un jour à l'autre le zèle éclairé des administrateurs. Notre attention s'était fixée sur quelques dispositions récemment faites dans le grand salon, où l'on a placé plusieurs tableaux[99] magnifiques dans les genres les plus variés.

En considérant le chef-d'œuvre du seul peintre vivant[100] admis dans la collection du Louvre, nous félicitâmes notre siècle; il n'avait pas dégénéré de ceux qui l'avaient si glorieusement précédé. Loin de pâlir devant les immortelles compositions des Lebrun et des Paul Veronèse, le tableau du célèbre Gérard, l'entrée de Henri IV dans Paris, semblait rivaliser d'éclat et de perfection avec les batailles d'Alexandre et les Noces de Cana.

Aucun sujet remarquable ne s'était soustrait aux plus scrupuleuses investigations. Ni les dessins, ni les gouaches, ni les pastels, ni les émaux, ni les mosaïques de la galerie d'Apollon, ne nous avaient échappé dans leurs moindres détails. Nous croyions avoir tout vu, lorsque nous aperçûmes une grille du meilleur goût, aussi belle que la porte en bronze de la salle des Cariatides. De là nous étions passé dans une salle ornée de vases, de compartimens en marbre, de peintures modernes et de statues antiques. Quelle fut notre surprise! En pénétrant dans une dernière pièce nous fûmes enchantés d'une innovation qui nous rappela les Musées de Parme et de Florence. Dans plusieurs armoires d'acajou, on admire d'abord à travers des glaces un nombre très-considérable de vases antiques dits étrusques et d'autres provenant des ruines de Pompeïa et d'Herculanum. Il est impossible de voir des formes plus singulières, plus variées et plus originales; d'autres cases renferment des armures[101], des bijoux, des meubles rares, des curiosités de toute espèce; en un mot, tout ce que l'art et le génie des artistes a composé de plus fini en employant les précieux trésors de la nature.

Peu de jours après nous nous rendîmes au Musée du Luxembourg, où nous regrettâmes que le petit nombre d'antiques placés dans les salles ou dans les jardins, fussent en partie brisés; et nous vîmes avec chagrin qu'on songe à peine à les réparer[102]. Saisis d'admiration à la vue des sublimes productions de l'école française, nous eussions désiré que les tableaux fussent disposés comme ceux du Musée du Louvre, où de petits sujets de genre sont au-dessous des grandes compositions, quand l'espace le permet, et remplissent de temps à autre les vides formés par l'inégalité des grandeurs.

Quelques sculptures modernes des Delaître, des Pajou, et surtout la Baigneuse de Julien, enlevèrent notre suffrage. Nous eussions désiré que toutes les salles, et notamment celles embellies par les Marines du célèbre Vernet, dont les talens passent du père aux enfans comme un patrimoine héréditaire, fussent toutes entièrement regarnies. Nous voulions surtout qu'on se montrât plus sévère dans le choix des tableaux, et qu'on mît plus de goût dans leur placement et leur distribution.

«Si dans un Musée, me dit Philoménor, on doit trouver tous les genres réunis, je m'aperçois d'un oubli très-important, et précisément dans la partie où vos artistes ont acquis incontestablement une supériorité marquée. En vain, nous chercherions ici quelques ouvrages des Petitot de ce siècle.» «Cela est infiniment regrettable, lui répondis-je; tout le monde en convient; la miniature a atteint de nos jours l'apogée de la perfection; et c'est au pinceau délicat des Saint, des Augustin, des Jacquotot et des Lyzinka que nous devons cet avantage. Je n'ai pas dit trop; la vraie route est tracée; et si l'on s'en écarte, cet art ne peut que décliner. On y voit encore peu de portraits; je n'y en connais que deux[103]; ce genre intéressant ne devrait pas être plus négligé que les autres, surtout, lorsque les David, les Gérard, les Prudon, les Robert Lefebvre et les Kinson y ont presque égalé les plus parfaits modèles. Ce dernier possède dans son atelier plusieurs tableaux-portraits dont il peut disposer, et qui sont aussi remarquables par le charme et l'expression de la figure, que par le naturel des attitudes, le piquant du costume, la vérité des draperies et l'élégance des accessoires.»

CHAPITRE X.