Le vestibule nous parut aussi bien orné, que le plafond, écrasé par la masse de l'édifice, semblait le permettre. Après avoir admiré un des chefs-d'œuvre de Houdon, je veux dire la statue de Voltaire en marbre qui nous parut placée là tout exprès pour y recevoir les admirateurs de son beau talent, et y narguer ses ennemis par un rire véritablement sardonique, nous prîmes possession de deux places à l'orchestre, d'où nous pouvions parfaitement tout voir, tout entendre, et nous communiquer mutuellement nos observations. Nos yeux avaient parcouru l'ensemble et les détails: notre étonnement fut grand; des colonnes de bois, assez mesquines, avaient été abattues et remplacées par de petits cylindres dorés, cent fois plus mesquins encore. «Que ne prenait-on un moyen terme, me dit tout bas le jeune Grec? Si quelques colonnes gênaient la vue du spectacle, il fallait en réduire le nombre, les diminuer de grosseur, les revêtir de stuc, mais non les détruire entièrement. Quelle idée singulière ont eu les architectes en soutenant ces galeries par des fuseaux de fer doré[3]!» «Pas tant ridicule, lui répondis-je, c'est peut-être une espièglerie des artistes; n'auraient-ils point voulu représenter le caractère distinctif de la société de ce théâtre, dont l'autorité occulte, l'autorité despotique est tombée depuis si long-temps en quenouille. À quelle époque sera-t-il plus urgent de mettre en vigueur la loi salique? Voici une anecdote, nous dit un de ces hommes que l'on appelle furets de coulisse, et que le hasard avait placé à côté de moi: Voici une anecdote qui prouve bien ce que vous venez d'avancer. Un de mes amis, auteur d'une comédie moderne, fut informé que sa pièce avait été reçue à l'unanimité, mais qu'aucune époque n'avait été fixée pour la mise en scène, et conséquemment pour la représentation. Heureux sous un rapport, et pourtant désespéré, il se rend chez une de nos meilleures comédiennes, lui conte sa mésaventure, et surtout lui lit avec chaleur le rôle qu'il avait fait exprès pour elle, un rôle tout à la fois gai, naïf, touchant, ingénu, et dans lequel la célèbre virtuose crut apercevoir sur-le-champ tous les élémens du plus brillant succès. Lorsque le poète eut achevé sa lecture, l'excellente actrice lui dit: Rassurez-vous, votre affaire ira bien, je m'en charge; j'en réponds; vous serez joué, et sous peu. Quelques momens après elle monte dans sa voiture, se rend au comité français alors réuni, et sans autre préambule, demande quel jour on devait distribuer les rôles de la comédie, de M. D***, qu'elle venait d'entendre réciter et dont elle était encore émerveillée.—Il serait assez difficile, Mademoiselle, lui répondirent quelques importans personnages du sanhédrin comique, il serait assez difficile de vous donner à ce sujet une réponse bien certaine et bien précise. Vous ne l'ignorez pas, la tragédie de M. S***, le drame de M. P***, la comédie de M. G***, doivent par ordre de date passer nécessairement avant la pièce du jeune auteur auquel vous prenez un si vif intérêt. À dieu ne plaise! nous ne sommes pas ici dans l'usage de faire de passe-droits à qui que ce soit.—J'admire vos scrupules, repartit en riant Mlle ***; je vous crois sur parole; je dirai plus, je suis très-persuadée qu'aucun auteur n'oserait à juste titre vous démentir sur un point aussi délicat. Mais songez donc, je vous prie, que la comédie de M. D*** est véritablement charmante; songez qu'elle a le mérite de l'à-propos; c'est tout à Paris: il y aurait plus que de la sottise à n'en pas profiter; et puis mon rôle, oh! oui, mon rôle est délicieux; enfin, je vous l'annonce très-positivement, si la pièce n'est pas mise à l'étude lundi prochain, le jour même, comptez sur ma démission, j'y suis parfaitement décidée.
À cette déclaration aussi inattendue que foudroyante, tous les auditeurs sont justement consternés. Le trésorier croit voir sa caisse vide ou renversée. On se tait; on ne trouve pas la plus petite objection à présenter contre des argumens aussi forts qu'irrésistibles. À l'instant même les rôles sont distribués; et en moins de quelques semaines la comédie de M. D*** fut apprise, jouée et applaudie à tout rompre.
Ce fait n'est pas sans exception, reprit un de mes amis, qui, m'ayant aperçu, était venu se mêler à notre conversation. Quelle finesse aussi, Messieurs, n'a pas été obligée d'employer la jolie Mlle *** pour vaincre tous les obstacles qui s'opposaient à ses débuts, et pour se soustraire à ce joug que s'est laissé imposer si bénévolement la troupe du premier théâtre.
Au sortir du conservatoire, dont elle était élève, elle commença par prendre des leçons de déclamation d'un de nos plus célèbres acteurs, chez lequel elle se rendait chaque jour. Insensiblement, en formant son écolière, le maître ressentit pour elle un sentiment plus vif que l'amitié, une affection qui ressemblait beaucoup à celle du tendre Abeilard pour la nièce du chanoine Fulbert. Mais, hélas! il ne rencontra pas dans Mlle *** une Héloïse. Sans rebuter précisément un homme qu'elle avait tant d'intérêt à ménager, Mlle ***, coquette et prude tour à tour, éludait, par des réponses évasives, de souscrire à des avances qu'elle ne voulait pas écouter. Tout en récitant les vers du Misanthrope de Molière, elle saisit si complètement dans ses relations avec son pédagogue dramatique, le caractère de la coquette, tracé par le poète, que cette habile Célimène parvint facilement à tromper ce crédule Alceste. Les progrès de Mlle *** devinrent surprenans. Elle s'en aperçut, et désira débuter: le maître promit; à l'entendre, il menait tout le comité, presqu'entièrement composé, disait-il, de femmes dont l'autorité se bornait à des caquets, qu'il avait le secret de faire taire par quelques soins délicats, et quelques attentions recherchées.
Cependant le jour du début n'arrivait point; Mlle *** s'aperçut que les espérances que lui donnait son professeur n'étaient pas aussi solides qu'il avait désiré le lui faire croire. Toutefois, elle ne voulut pas rompre brusquement avec lui; en fille prudente, ses visites devinrent plus rares; et probablement quand elle se crut appuyée par des protecteurs plus puissans, les visites cessèrent tout-à-fait; le maître s'en étonna; à la surprise succéda le mécontentement. Un jour, bien conseillée sans doute, Mlle *** écrivit à Messieurs les sociétaires une requête humble et polie dans laquelle elle demandait à débuter. L'aréopage comique connaissait son talent; la réponse fut un refus, qu'on pouvait regarder presque comme absolu. On daigna l'adoucir en le motivant «Il y en avait tant d'autres avant elle; on ne pouvait tout au plus lui donner qu'un jeudi, et encore ce jour était si rapproché, que la représentation de faveur qu'on semblait vouloir bien lui accorder devait être regardée comme illusoire.» D'après cette réponse Mlle *** écrit un second placet dans lequel elle sollicite une audience. Cette fois sa demande fut octroyée. Parée de sa jeunesse, de sa beauté, de ses grâces, encore embellie par la toilette la plus recherchée, la belle aspirante se rend au théâtre dans l'équipage le plus élégant. Des domestiques richement vêtus, qui l'avaient accompagnée, ouvrent la portière, et lui aident à descendre; l'un se charge de son cachemire, l'autre de son ombrelle; suivie de ce cortège imposant, elle reçoit avec grâce, sous le péristyle, la main d'un sociétaire, qu'un heureux hasard avait conduit sous les portiques de la salle.
Mlle **** est introduite; à sa vue, les acteurs sont éblouis; quelques actrices froncent le sourcil, ou montrent un sentiment d'humeur mal dissimulé, lorsque la modeste pétitionnaire adresse à l'assemblée un petit discours le plus adroitement tourné, dans lequel tous les amours-propres sont flattés, caressés, adulés avec un art et surtout un débit parfait. Elle finissait par témoigner aux sociétaires le regret profond qu'elle ressentait d'avoir pour ainsi dire perdu l'espoir d'entrer dans une société dont les membres étaient aussi remarquables par les plus rares talens que par les qualités du cœur et de l'esprit.
Elle ne voulait pas, disait-elle, les contraindre, quoiqu'elle possédât entre ses mains une pièce qui semblait lui en donner le droit. Elle ajouta qu'elle était décidée à n'en pas abuser. Et au même instant, elle tire de son sac, et présente au comité un ordre de début, signé du ministre.
Le précieux papier passe ou plutôt vole de main en main; on peut à peine en croire ses yeux. On lit, on relit l'ordre de début; l'embarras est général; on se regarde, on étudie chaque physionomie, on s'interroge réciproquement des yeux; et l'on finit par ne rien décider.
Témoin de cette singulière irrésolution, Mlle *** est prête à se retirer. Tout-à-coup, elle reprend l'arrêté du ministre qu'examinait encore un acteur, et le déchire en mille morceaux. À cette scène imprévue tous les visages s'épanouissent. L'honorable société se croit débarrassée de la fausse position où elle se voyait réduite, et que tout était fini. Combien ne fut-elle pas désappointée quand la fine postulante déclara qu'elle acceptait néanmoins avec reconnaissance, la proposition de début que les sociétaires lui ont faite pour le jeudi suivant.
À peine Mlle *** est-elle sortie, à peine a-t-elle regagné sa voiture, que la séance devient extrêmement orageuse. On délibère. On cherche un biais pour revenir sur une décision qu'on n'avait regardée jusque-là que comme un refus civil et honnête.