«N'est-il pas étonnant, me disait encore Philoménor, que l'on ait exilé de leur sanctuaire Thalie et Melpomène[4]? Quoi! ces deux muses n'y ont pas leurs attributs les plus remarquables! N'eût-on pas dû, en conscience, sacrifier une vingtaine de mille francs, pour y placer dignement ces deux sœurs d'Apollon avec les trophées de leur gloire? Que dites-vous encore de ces magots grisâtres si pesants et si laids, et que pourtant l'on appelle des Amours? N'était-il pas encore facile de ménager au-dessus des loges un asile pour les bustes de nos principaux poètes? On les avait tout sculptés; en les ôtant du foyer, ils eussent pu être remplacés par ceux des auteurs plus modernes, tels que La Harpe, Chénier, Beaumarchais qui les ont suivis dans la même carrière, et qui pourtant ne s'y trouvent pas. Les images des pères de la scène française, transportées ainsi au milieu des spectateurs, eussent en quelque sorte paru jouir de leurs triomphes et s'associer à nos plaisirs. Je ne me trompe point, les peintures du plafond me semblent faites sur papier[5]; au devant des galeries du haut et du centre de la salle, on croit retrouver du papier; on en remarque même dans l'intérieur des loges; il faut pourtant excepter celle du propriétaire, qui me paraît très élégamment décorée. Pour ne point blesser le ton d'uniformité, n'eût-on pas dû disposer toutes les premières sur le même modèle, et draper les secondes et troisièmes avec des tissus moins riches, mais plus solides.»
«Avec cinquante mille francs, et beaucoup moins, je me serais chargé de les faire tapisser toutes d'après votre plan, nous dit un inconnu qui avait écouté notre conversation, et que je pris pour un négociant de la capitale; voyez, Messieurs, ajouta-t-il, comme cet or est grossièrement appliqué; je crains bien que son éclat ne soit pas plus durable que tout le clinquant de l'Odéon et de l'Opéra provisoire.» «Pour moi, reprit Philoménor, je crois vos architectes entièrement brouillés avec les sculpteurs pour les statues et bas-reliefs en marbre et les fondeurs en bronze, dont ces messieurs font si peu d'usage; et je suis convaincu qu'ils ont de plus une antipathie très-marquée pour les marchands d'étoffes en laine, coton et soieries, dont ils se servent le moins possible.» «En revanche, reprit notre voisin en souriant, je soupçonne fort qu'ils ont fait à la sourdine un arrangement exclusif avec les plâtreurs, barbouilleurs et fabricans de papiers peints; peut-être ma présomption n'est-elle pas dénuée de vraisemblance.» «Mais supposez, répliquait Philoménor, un étranger aussi passionné que moi pour l'art dramatique; supposez un étranger qui, pour se rendre plus tôt à Paris, courrait toujours la poste sans s'arrêter dans aucune des villes où sont vos plus célèbres ateliers et vos plus florissantes manufactures; supposez encore que cet Italien, ce Russe, ce Polonais se fasse dès le soir même de son arrivée conduire de suite au premier théâtre, au théâtre Français par excellence, et que son Cicerone l'introduise par un des escaliers latéraux dans l'enceinte intérieure de la salle; quelle idée se fera-t-il de la France et de son industrie? Oh! bien certainement, en apercevant les plus riches substances de la nature et les produits réels des arts, imités uniquement à coups de pinceau, il doutera si vous avez les talens nécessaires pour sculpter les matières dures; et si dans vos départemens vous possédez la plus petite carrière de granit. Vous croira-t-il même initiés à ces procédés utiles qui marmorisent les pierres gypseuses, ou qui déguisent, sous une couche de stuc, des murs grossiers ou de frêles colonnes en bois, lorsqu'il ne verra nulle part l'emploi brillant de ces incrustations savantes et de ce précieux mastic? Ne se persuadera-t-il pas que vous éprouvez une affreuse disette d'étoffes précieuses et même communes, en réfléchissant avec quelle parcimonieuse économie on les a mises en œuvre dans vos décors? Et, quand la toile sera levée, il se figurera être placé dans un magasin de couleurs, devenu le péristyle d'un palais.»
«Plaisanterie à part, lui dis-je, mon cher Grec, ce théâtre eût été très-convenable pour les Variétés ou l'Ambigu-Comique; mais il n'a pas cette gravité qu'exige la première scène tragique du monde civilisé. La petitesse raccourcie du plan, et son insignifiante restauration, auraient dû décider le directeur des travaux à mettre au concours la restauration de cette salle; et on eût été pour lors à l'abri de ces gauches et sottes méprises. Cet édifice était, ce me semble, assez important pour rendre cette mesure indispensable.»
On était prêt de commencer la pièce: il se fit un grand silence. Philoménor m'entendit soupirer bien bas ces mots: Ô France! ô ma chère patrie! quel usage fait-on de tes arts! ne seraient-ils réservés que pour décorer les palais et les monumens de l'étranger[6] ou les magasins de tes artistes[7]? Le rideau avait disparu. Philoménor, immobile, craignait, pour ainsi dire, de respirer, dans la crainte de perdre un hémistiche de la pièce; mais je le vis plus d'une fois frapper du pied, et se courroucer, d'une manière très-sérieuse, contre ces éternels habitués dont le catarrhe inguérissable sert mieux que les sifflets, l'antipathie ou l'esprit de parti dont ils sont animés. Les deux pièces étaient finies, et le jeu parfait de nos grands acteurs tragiques ou comiques, qui presque tous avaient paru sur la scène, avait rempli le jeune Grec d'étonnement. «Vous avez pu vous convaincre, mon cher ami, lui dis-je, que les bons acteurs ne sont pas aussi rares au premier théâtre que voudraient le faire croire certains prôneurs du temps passé. Selon ces messieurs, les grands talens étaient alors si communs, qu'on avait sifflé jusqu'à Larive, Fleury et Mlle Raucourt, artistes devenus depuis l'objet de leur éternelle admiration et de leurs inconsolables regrets. Nous avons été à portée d'apprécier la valeur de ces touchantes élégies. Quand Talma, Lafont[8], Michelot, Firmin, Desmousseaux nous restent; quand nous avons Mmes Duchesnois, Paradol, Bourgoin, pour la tragédie; quand Damas, Armand, Cartigny, Faure, Baptiste, Monrose, Stoklet[9], Menjaud, Mmes Mars, Leverd, Demerson, Dupuis, Dupont, Hervey, brillent dans les salons de la comédie française; quand plusieurs de ces acteurs, de ces actrices, ont un égal succès dans les deux genres, doit-on crier que tout est perdu? quand enfin Mlle Mante apparaît subitement comme un météore qui doit un jour éclipser toutes ses rivales, on doit être parfaitement rassuré. Mais l'autorité ne devrait-elle point empêcher qu'on suivît à son égard le système d'Harpagon pour son cher trésor? MM. les sociétaires se contenteront-ils de la posséder comme une belle médaille nouvellement frappée, que l'on conserve dans un coffre-fort bien fermé, qu'on montre, suivant le caprice, aux curieux, mais qu'on ne met point en circulation? Afin de démentir complètement les lamentables et sinistres prédictions sur la ruine prochaine du premier théâtre, pourquoi ne pas adopter Bernard de Bruxelles, et Lagardère, Mmes Gros et Valmonzey, dont les débuts ont été si heureux? Pourquoi ne pas recevoir comme des enfans prodigues échappés de la maison paternelle, Saint-Eugène et Victor, qui marchent de triomphe en triomphe dans les pays étrangers et les départemens? Pourquoi ne pas rappeler Michot, dont le jeu rond et plein de franchise plaisait universellement, et qui n'a quitté la scène qu'au moment où il était en possession de la faveur publique? S'il joue à Rouen et ailleurs, qui l'empêche de jouer à Paris?
«Il est donc aisé d'apercevoir qu'avec des acteurs aussi transcendans et les recrues que je propose, on pourrait se consoler de la disparition d'artistes aussi justement célèbres, que le temps ou l'amour de la retraite ont enlevés à nos plaisirs.» «Soit, pour le présent, reprit Philoménor; mais que deviendra votre premier théâtre, si vous ne songez pas plus à l'avenir? car enfin, malgré ce tribut d'éloges, très-mérité sans doute, au moins pour quelques sujets, permettez-moi de n'être pas entièrement de votre avis. Ne fût-ce qu'en raison de l'âge, il est malheureusement trop vrai que les rôles de jeunes premiers doivent être depuis long-temps vacans. On tomberait dans une grave erreur si l'on se figurait être éternellement propre à remplir le premier emploi, parce qu'on est parvenu à déclamer passablement des vers; et si l'on croyait qu'avec des traits ignobles ou communs, une taille grêle ou de portefaix, on doit exclusivement, et par droit d'ancienneté, représenter jusqu'à l'âge caduc, les marquis de Molière, les chevaliers à la mode et l'homme du jour.»
«Je vous comprends, lui répondis-je; vous voulez qu'on se souvienne qu'il est indispensable d'avoir été favorisé d'autres dons que de celui d'un bel organe, et qu'il faut avoir reçu une figure régulière, mobile et piquante, les formes, l'aisance, les grâces de certains élégans du jour. Vous joignez sans doute encore à ces avantages une mémoire imperturbable et d'heureuses dispositions pour saisir au besoin tous les tons, tous les airs, toutes les nuances des différens caractères. Avec ces qualités réunies, je le prédis, un pareil sujet comblera tous les vœux; il fera fureur; on se disputera les loges pour l'entendre, ne fût-ce même que pour le voir: que dis-je? elles seront retenues un mois d'avance pour quelque nouvelle pièce; la salle sera trop petite; elle ne pourra contenir les spectateurs, et surtout les spectatrices; on s'étouffera jusque dans les corridors. Mais ce merveilleux, cet incomparable acteur, éblouissant de jeunesse, de beauté et de talent, ce nouveau Molé, ce nouveau Talma, qui doit produire ce concours, cette affluence, où est-il? Quel heureux coin de la France le possède? serait-il introuvable dans une population de trente millions d'hommes? ou plutôt serait-il encore à naître?»
«Et pourtant, répliqua un des conteurs d'anecdotes, n'est-il pas souverainement ridicules de voir presque continuellement remplacer à ce théâtre les jeunes adolescens par des femmes travesties?» «Vous avez raison, repris-je; on met en réquisition des acteurs qui font prospérer un petit théâtre lyrique, pour les transplanter dans un spectacle où l'on ne chante point; je veux désigner Perlet. Certainement cet acteur prendrait avec plus d'avantage la route de Feydeau ou du Vaudeville, pour y faire valoir ses moyens comme musicien, qui ne lui seront presque d'aucun usage rue Richelieu. Pour une raison toute opposée, ne conviendrez-vous pas avec moi que Lemonnier, dont l'organe est si faible comme chanteur, mais dont la tenue dans certains rôles est si pleine de dignité, dont le physique est d'ailleurs très-agréable, ferait bien de postuler l'emploi de jeune premier au Théâtre-Français? Si ces transmigrations avaient lieu dans les grandes et petites académies de musique, lorsque les chanteurs et les cantatrices perdent leur voix sans cesser d'être des comédiens parfaits, que d'excellens acteurs ne conserverait-on pas à l'art dramatique! D'ici à longues années, Dérivis, Nourrit, Martin et Huet, Lepeintre et Tiercelin, Émile et Potier, et cent autres, ne parleraient de retraite absolue; ils passeraient seulement, pour ainsi dire, d'un trône à l'autre, et le temps seul les avertirait de léguer aux élèves qu'ils auraient formés, le sceptre de leur génie.»
Tout en faisant ces réflexions, nous allâmes respirer au foyer, où mon ami se complaisait à graver dans sa mémoire les fidèles images des auteurs dramatiques que la France a produits. «Les bustes de tant de grands hommes, lui dis-je, qui ont enrichi MM. les comédiens du Roi, doivent bien exiger chaque année les soins qu'on leur a dernièrement prodigués, et dont ils avaient tant besoin. D'autres, tels que La Fontaine et Quinault, mériteraient bien que la pierre fût métamorphosée en marbre.»
«Pourquoi, me dit Philoménor, ne trouvai-je pas dans ces salons les portraits des Lekain et des Dumenil, des Larive et des Clairon, des Préville et des Contat, des Raucourt et des Saint-Prix? quelle juste récompense pour ces acteurs! quel encouragement pour ceux qui leur ont succédé, quelle jouissance pour les étrangers et tous ceux qui ne les ont connus que par tradition! Une pareille galerie serait précieuse, si les portraits en étaient peints par les Robert Lefebvre, les Prud'hon, les Gérard et les Kinson. Un pareil usage, que nous avons déjà vu dans certains grands établissemens, tels qu'à l'École de Médecine, l'Académie[10] et malheureusement un peu trop tard à Feydeau, produirait mille heureux effets, s'il était suivi par tous les grands et petits théâtres, au moins pour les talens renommés.»
En nous quittant, nous formâmes le projet d'entendre successivement Régulus si fortement écrit, les beaux vers et les scènes si touchantes de Clytemnestre, sans oublier Sylla. «Attendez-vous à être encore vivement ému, dis-je à mon Grec. Le caractère de ce farouche dictateur est neuf au théâtre: Talma, il faut l'avouer, y développe un talent unique; vous verrez s'il n'y rend pas inimitablement la sombre profondeur d'un politique consommé dans les forfaits, et blasé sur les assassinats. Ce portrait, si ressemblant, serait intolérable si l'auteur n'en avait pas affaibli l'horrible teinte par des sentimens dignes de toute la fierté, de toute la grandeur d'une âme véritablement romaine. Cette pièce, comme celle de Clytemnestre est sans amour. Outre le mérite du style, des coups de théâtre multipliés captivent l'attention et soutiennent l'intérêt jusqu'au dénouement le plus inattendu. Indépendamment d'autres motifs, telle est je crois, la raison du prodigieux succès de cette tragédie.»