«J'ajouterai que le public y eût chaque jour trouvé une source d'instruction continuelle, qui eût rendu plus populaire le goût de la botanique; et l'on sait assez que lorsqu'une fois cette science parvient à nous captiver, elle absorbe, presque malgré nous, toutes les facultés de l'âme, et nous garantit souvent de bien des vices, en nous procurant mille plaisirs innocens.
«Ces plantations eussent aussi très-bien accompagné quelques serres-chaudes ou tempérées et autres fabriques que j'aurais établies sur de nouveaux modèles, pour les plantes étrangères, trop peu acclimatées en France pour souffrir sans péril un transport journalier en plein air, et qui, même en été, redoutent la fatale influence d'une atmosphère trop inconstante. Des kiosques couverts sont d'autant plus urgens ici, que la plupart des plantes nouvelles de l'orangerie[27], malheureusement très-précoces, fleurissent dès les premiers beaux jours de nos faux printemps. Souvent j'ai vu un soleil trop ardent, une rosée inattendue, flétrir en peu d'instans la frêle beauté d'une plante superbe, dont le développement avait coûté plusieurs mois de culture à son infortuné propriétaire, tandis qu'un salutaire abri leur eût infailliblement conservé leur existence et leurs charmes. Ne vous étonnez point, mon cher ami, du zèle que je mets à défendre les intérêts des fleurs, et à leur accorder une protection spéciale. En Grèce, les fleurs étaient les odalisques de mon sérail; puissent les bazars conservateurs que je sollicite pour ces élégantes beautés, s'élever dans un pays où l'amitié et peut-être des affections plus douces doivent fixer mon séjour!»
CHAPITRE XXXVIII.
Café Procope.—Odéon.—Boutiques.—Echoppes.—Anecdote anglaise.—Artistes usurpateurs.—Ecole de Médecine.—Etalages ambulans.
Nous avions dîné délicieusement au petit Rocher de Cancale, établi nouvellement près du café Procope, un des plus anciens de Paris, et qui, dans le dernier siècle, était devenu une espèce de lycée où se rassemblaient les plus célèbres littérateurs du temps, attirés par la comédie française, qui se trouvait en face[28].
Après un léger trajet, l'Odéon s'offrit à nos regards, dans sa majestueuse simplicité. «C'est à votre patrie adoptive, mon cher Philoménor, que nous avons emprunté le nom antique que porte ce spectacle. Périclès avait ainsi appelé un théâtre que pendant sa longue administration, il fit bâtir dans la ville d'Athènes.
En réparant l'Odéon à neuf, en y déployant la magnificence des décors, en rendant cette salle plus belle qu'elle n'était auparavant, on assure qu'on a prévu tous les accidens qui pourraient occasioner de nouveaux malheurs, et pris de sûrs moyens pour en neutraliser les effets: des murs de séparation dans l'intérieur de la salle, des rideaux de fer, des toiles incombustibles, toutes ces mesures ont été sagement combinées, et cependant on laisse subsister d'autres foyers d'incendie[29], adossés même contre ce bel édifice; je veux parler de ces boutiques misérables, qui ôtent toute la grâce de ses portiques, boutiques dont les locataires couvrent les alentours de ce théâtre d'étalages multipliés, de paravens, de sales lambeaux, incompatibles avec la décence et la propreté. Enfin, l'enseigne d'une de ces échoppes, au tambour incendié, indique assez combien il serait urgent de faire disparaître entièrement à l'Odéon et à Feydeau, ces dangereuses boutiques qui risquent, d'un jour à l'autre, de compromettre la sûreté de ces théâtres. Qui ne gémirait sur des malheurs aussi terribles que ceux arrivés en 1816 au château de Bellevoir, en Angleterre, où le plus épouvantable incendie consuma les tableaux des Rubens et des Rembrand; on voulut sauver ces chefs-d'œuvre, mais trop tard; ils furent presque tous la proie des flammes. Lors du dernier incendie de l'Odéon, on accusa la malveillance; on fit des recherches, des arrestations. Qui peut répondre que certains locataires ne deviendront pas un jour, soit par négligence, soit par des motifs plus coupables, les agens secrets des plus perfides combinaisons?» «Votre Potier, reprit Philoménor, eût pu dire dans le style propre à son genre de talent, des amateurs de loges grillées.» «Mauvais calembourg, repris-je aussitôt, sur un sujet aussi grave. Le goût de Paris commence malheureusement à vous gagner; pour moi, je vous le dis très-sérieusement, je suis convaincu que la faible rétribution, que la chambre des pairs et autres propriétaires retirent du loyer de ces boutiques, ne sera point un obstacle à la destruction totale de ces ignobles asiles de la misère et du mauvais goût, que doit nécessairement repousser l'élégance enchanteresse de quelques-uns de ces édifices. Devrait-on tolérer encore ces artistes de Savoye qui salissent les embasemens des portiques, non-seulement à l'Odéon mais aux Français? tous ces officieux de Paris, qui semblent s'être donné le mot pour s'installer sur les degrés de tous les monumens sacrés ou profanes, et y déposer les instrumens de leur profession? En thèse générale, la conservation des monumens exige qu'ils soient absolument isolés[30]. Avant ou après le spectacle, les théâtres ne devraient être habités que par les acteurs, les sentinelles et les concierges.»
«Eh! qui ne serait encore choqué, en voyant ces boutiques ou lanternes qui, récemment ou depuis plusieurs siècles, sont enchâssées dans les péristyles d'autres monumens aussi importans, boutiques qui ferment certaines arcades, masquent des parties essentielles d'architecture, et en détruisent toute la majesté?
«La construction des boutiques provisoires est une manie qui fait fureur dans ce siècle, où les règles du bon goût sont impitoyablement sacrifiées, pour se procurer quelques pièces d'or de plus[31]. Sans ce système prédominant, au lieu de permettre l'érection de ces nombreuses boutiques, nouvellement bâties en face de l'école de Médecine, on eût bien dû achever les ornemens de la fontaine, la seule de Paris qui forme cataracte. Maître du terrain occupé jadis par le couvent des cordeliers, on n'eût pas rétréci une place, déjà trop petite, pour bien détacher et faire ressortir convenablement un des plus beaux ouvrages de Louis XVI. Veut-on d'autres exemples? Remet-on à neuf un théâtre, une salle de concert, Favart ou Louvois, aussitôt les plus humbles artistes de la chaussure humaine des deux sexes s'en emparent, et couvrent de débris fétides les rians édifices consacrés aux plaisirs de l'opulence. Ce n'est pas seulement autour des bâtimens profanes qu'un aveugle intérêt a construit ces dégoûtantes échoppes. On les retrouve accolées aux temples les plus riches et les mieux dotés[32]. On a supprimé des boutiques construites sous les guichets des Tuileries, qui, malgré les préjugés du caractère français, assimilaient à un bazar l'entrée du principal séjour du monarque; à peine ont-elles disparu, qu'on a vu reparaître aussitôt des étalages nombreux mobiles ou permanens. Ces étalages ne devraient-ils pas être définitivement éloignés? Les marchands des rues adjacentes doivent assez fournir les comestibles pour la troupe et les jouets d'enfans. L'intérêt de quelques subalternes, qui peut-être tirent parti de ces abus, doit-il l'emporter sur les convenances de grandeur et de majesté, qu'il ne sera jamais permis de négliger dans le palais des rois?»
«Puisque vous êtes si délicat sur les convenances, reprit Philoménor, pourriez-vous m'apprendre qui a pu souffrir l'établissement d'une boutique de jouets d'enfans[33] dans l'enceinte même du jardin des Tuileries[34]? Autrefois, au moins, les girouettes et les moulins à vent ne se vendaient qu'en dehors de la grille; mais leur vente publique était proscrite à l'intérieur.» «Hélas! lui répondis-je, avec cette espèce de tolérance cupide qui s'introduit partout, espère-t-on donner au peuple un grand respect pour la résidence du souverain? Ignore-t-on qu'une chaîne, pour ainsi dire imperceptible, semble lier étroitement les petites choses aux plus grandes? Nos pères pensaient bien autrement, lorsqu'ils exigeaient même une toilette soignée[35], pour pouvoir se promener aux Tuileries. On doit se rappeler si, à cette époque, l'autorité était respectée: depuis, on sait assez que l'abandon de certaines étiquettes fut une des mille causes de la révolution française.» «Si ces usages incommodes sont abolis, me dit Philoménor, les fumeurs de cigares devraient-ils être tolérés dans les Tuileries? Je ne crois pas qu'il soit convenable que ce jardin devienne un estaminet en plein vent. On devrait n'accorder au limonadier des Tuileries la faveur de vendre dans le jardin ses liqueurs et son café, que sous la condition expresse d'y construire un kiosque solide et de bon goût, dont le dessin lui serait donné. La même mesure serait exigée de ces loueuses de journaux qui font, sur la nouvelle du jour, un commerce si lucratif; et on ne leur permettrait de placer leurs cabinets de lecture que dans des lieux où ils ne pourraient nuire à la beauté du jardin, comme, par exemple, exclusivement dans les deux futaies de marronniers.» «Le café et les cabinets seraient ainsi rapprochés, répliquai-je, des grands politiques de la Petite-Provence, gens toujours altérés, lorsque dans leurs curieuses conversations, ils ont débattu les intérêts de l'Espagne ou de la Turquie, et fixé les destinées des quatre parties du monde. Il est certain, mon cher ami, que ce café, ces boutiques, ces échoppes, qui gâtent entièrement le beau coup d'œil de l'allée des orangers, seraient bien mieux remplacés par des palissades de lauriers, d'alaternes, de phylaria et autres arbustes à fleurs de toutes les saisons, qui finiraient par masquer, sans interruption, les gros murs qui soutiennent la terrasse des Feuillans.» «Je suis témoin reprit Philoménor, d'un abus bien incroyable. Me promenant un jour aux Tuileries, je vis un attroupement se former, et j'appris que trois jolies femmes, dont le costume était absolument pareil, en étaient la cause. Remarquées dès leur entrée dans le jardin, elles avaient été examinées de plus près par quelques jeunes gens qui s'étaient arrêtés tout court pour mieux les considérer. Aussitôt la multitude, toujours curieuse, toujours empressée, avait entouré les trois belles dames qui, en un clin-d'œil, avaient été cernées. Leur embarras paraissait grand. Heureusement pour elles, les gardes du jardin leur offrirent de les protéger, en les priant toutefois très-poliment de sortir, pour se soustraire plus sûrement à ce genre d'affront, auquel peuvent être exposées les femmes les plus honnêtes et les plus respectables.