«Que dire de l'immobile suivante dont les bras croisés, le regard bénin, la modeste et paisible contenance, faisaient un si plaisant contraste avec les évolutions théâtrales de la tragique princesse? La part de la critique faite, je finirai par convenir que cette suivante a passablement déclamé les récits semés dans la pièce. Ce théâtre est dans ce moment très-riche en princesses; et, il faut l'espérer, le deviendra davantage encore. Plusieurs, telles que Mlles George, Guérin, Dérudder, Petit, Wenzel, Gersay, ont ceint le diadême avec une distinction marquée.
«Pendant un temps, l'apparition d'une cantatrice du grand Opéra, Mlle Percillé[68], sur la scène du second théâtre Français, aurait dû rassurer par ses talens, les amateurs de l'art, sur l'existence de la nouvelle troupe. Seulement, j'eusse désiré que cette actrice eût eu un peu plus de fierté dans la position de sa tête, et que la dignité de ses attitudes secondât davantage son admirable organe; alors elle eût pu compter sur des applaudissemens mérités, si elle fût restée à ce théâtre. Malgré cette foule de jeunes rivales qui se disputent ici le sceptre tragique, je trouve que l'on a beaucoup trop tardé à séduire la belle reine de Messène ou de Babylone; et certes, la prospérité de ce théâtre exigeait que l'on tirât plus tôt cette souveraine fugitive de sa vie errante et proscrite, pour la placer sur le trône de l'Odéon. En supposant, comme on l'a dit, que cette princesse demandait des tributs exagérés, l'affluence des spectateurs eût bientôt dédommagé la direction des sacrifices qu'elle aurait faits. Félicitons-nous, puisque cette actrice transcendante a triomphé des obstacles que lui opposait l'envie et la crainte d'une dangereuse rivalité. Après avoir long-temps perdu l'espérance de revoir les grands talens des Dumesnil et des Clairon, soutenus par le prestige d'une beauté majestueuse et les accens les plus véritablement tragiques, cette précieuse acquisition donne à l'Odéon une Athalie, une Agrippine, une Zénobie, et peut-être une Monime, qu'on revoit si rarement au premier théâtre, rôle qui fit autrefois couler tant de pleurs, et qui sans doute aura pour le public toute la fraîcheur de la nouveauté.
«Depuis que l'Odéon a le bonheur de posséder une actrice aussi parfaite, comment l'administration a-t-elle pu laisser s'éloigner Victor, l'espoir de la scène, Victor qui avait écrit sur son art[69], et qui suivait si heureusement les traces de l'inimitable Talma? Excepté Eric-Bernard et Joanny, Victor est peut-être le seul de la troupe, qui ait, malgré la faiblesse de sa constitution, une figure véritablement tragique; on l'a remplacé par David; mais, malgré ses moyens et son énergie, le physique de David convient-il aux rôles remplis par Victor? et puis David restera-t-il? Ce n'était donc pas un renvoi sec, des reproches intempestifs, et, si l'on en croit certains bruits, une diminution de traitement, qu'il fallait signifier à cet intéressant acteur. On lui devait au contraire des encouragemens, ce qu'on appelle des feux, en termes de coulisses: il serait donc opportun de revenir promptement sur une décision aussi imprudente qu'irréfléchie, et de ne pas priver la capitale, par un exil volontaire en Belgique, d'un talent aussi utile que justement apprécié.»
Le rideau s'était majestueusement baissé; nous fûmes les derniers à quitter la salle et les foyers d'hiver et d'été. «Je suis très-content des acteurs de la comédie, me dit Philoménor, ils donnent les plus heureuses espérances.» «Parmi les jeunes amoureux, repris-je aussitôt, vous aurez cru, comme moi, deviner les talens, peu saillans encore, de quelque élégant Molé, ou de quelque sémillant Fleury, dont vous n'avez qu'entendu vanter le mérite, et que plus d'une fois j'ai eu le plaisir d'admirer. En dépit des tracasseries dont elle a été plusieurs fois la victime, Mlle Anaïs deviendra le diamant de l'Odéon, et sera très-bien doublée par Mlle Wenzel; et, comme ce théâtre doit être l'asile des talens persécutés, je suis étonné de n'y pas voir encore Mlle Valette, qui fut d'abord si lestement éconduite du premier théâtre, pour avoir eu l'impudence d'y obtenir quelques succès! On ne sait comment qualifier les suites d'une aussi sotte rivalité. Par leur jeu franc, naturel et mordant, Perrier, Dellemence, Lafargue, David, Samson, Mmes Dutertre et Milen, sont ici les dignes émules des Michelot, des Baptiste, des Monrose, des Leverd et des Demerson. Que ne sommes-nous en position, ajoutai-je, de hasarder quelques conseils au nouveau directeur? Il serait sage peut-être de ne pas abandonner toutes les pièces de l'ancien répertoire; et, si j'en fais l'observation, c'est parce qu'il me paraît qu'on en a mis beaucoup à l'écart. Au premier théâtre, on joue la Belle Fermière, les Trois Sultanes, pièces mêlées de musique et de couplets; quoi! certains vaudevilles, tels que la Maison en loterie, seraient-ils au-dessous de la dignité de l'Odéon? Les plaisirs de la scène seraient plus variés dans un quartier très-éloigné des spectacles lyriques. Par contre-coup, je connais un écueil important à signaler à l'administration: qu'on évite de jouer aussi souvent du marivaudage, que des talens consommés peuvent seuls faire valoir: vous m'entendez; si cet avis eût été donné et suivi, la salle de l'Odéon n'eût pas quelquefois retenti de ces sifflets aigus, l'effroi des auteurs et des artistes.
CHAPITRE XLI.
Embarras de Philoménor au sortir du spectacle.—Quinquets réflecteurs.—Nouveaux anathèmes contre certaines expériences.—Moyens de faire disparaître les abus.—De la voierie de Paris.—Nouvelles attributions de l'inspecteur des monumens et des compagnies à ses ordres.—Leur formation, leur organisation, leur traitement, leur occupation journalière.—Extinction de la mendicité en France.
En descendant les marches du vestibule, nous eûmes lieu de nous repentir des délais que nous avions mis à sortir du spectacle; les nuages du matin s'étaient fondus le soir en une forte rosée; en un instant toutes les voitures avaient été mises en réquisition, et nous n'en trouvâmes plus, pour nous conduire à notre hôtel. Ce petit contre-temps était la suite d'une habitude contractée par Philoménor qui, pour mieux voir Paris[70], allait souvent à pied, et qui, ce jour-là, avait renvoyé son landau. Fatigué par une marche forcée, obligé de souffrir la pluie dont son costume oriental le garantissait peu, il se plaignait hautement de l'intempérie de la saison, et plus encore de la faible lumière qui éclairait sa marche. «Encore, si aux anciens réverbères, disait-il, on n'eût pas substitué ces quinquets nouveaux, ces quinquets prétendus économiques, Paris, dans certains quartiers, ne serait pas illuminé, comme l'est, dans un clair de lune, la forêt de Bondy. Pour moi, sans courir après une perfection imaginaire, qui n'existe, à parler vrai, que dans la tête des hommes à grands projets, je ferais volontiers un arrangement qui offrirait la plus heureuse compensation. Que les quinquets réflecteurs soient transportés dans l'intérieur de l'Odéon, où les demi-jours sont si précieux et si favorables pour certaines beautés, et que le gaz hydrogène proscrit de l'enceinte de ce théâtre, soit uniquement employé au-dehors. Dédaignerait-on les justes terreurs que j'ai voulu vous inspirer? s'obstinerait-on à conserver l'usage de ce fluide délétère? au moins l'air peu comprimé des rues et des places corrigerait, en cas d'accidens, ses perfides résultats.»
Philoménor finissait à peine, que son brodequin hellénique glissa sur un tas de sables et de décombres que l'obscurité l'avait empêché d'éviter: par bonheur il s'était appuyé sur mon bras qui le garantit d'une chute plus dangereuse que celle du matin. «C'est trop en un jour, lui dis-je en riant.» «Maudites soient les expériences! reprit le jeune Grec, lorsqu'elles sont aussi nuisibles à la sûreté individuelle!» «Cette sûreté, lui répondis-je, est pourtant plus sérieusement compromise depuis la suppression du guet à pied et à cheval, remplacé pendant long-temps par la garde nationale. À vrai dire, quelques escouades de gendarmerie, quelques patrouilles de troupes de ligne, trop peu nombreuses, représentent faiblement cette sage institution, au centre de la capitale et dans les rues où passent les approvisionnemens de Paris. Mais à peine en rencontre-t-on dans certains quartiers, déserts avant dix heures du soir, quartiers qui conséquemment exigeraient une surveillance plus sévère, tels que les faubourgs Saint-Germain, Poissonnière, Montmartre et de la Chaussée-d'Antin. Aussi n'est-il pas rare d'y voir les piétons arrêtés impunément, et les vols extrêmement fréquens: aussi les secours y sont-ils lents et tardifs, et quelquefois nuls, s'il survient une rixe, si un incendie se déclare: souvent les soldats du poste voisin accourent lorsque le bandit est échappé; souvent les pompes arrivent, lorsque le mobilier de tels petits propriétaires est à demi brûlé; malheurs qui certainement n'auraient pas lieu, en mettant plus de troupes en circulation pendant la nuit, et surtout en triplant le corps de gendarmerie, destiné à la garde intérieure de la ville. La mesure que je propose, mon cher ami, ne peut être rejetée par des motifs d'économie; elle ne peut déplaire qu'aux malfaiteurs et aux filous. Ils sont les seuls intéressés à croire suffisans les moyens de répression dont l'absence se fait remarquer en mille endroits différens.» «Vous avez bien raison, reprit Philoménor; mais pour compléter invariablement votre système, je voudrais que cet ami des arts, que cet inspecteur, chargé de la conservation de vos monumens, eût aussi dans ses attributions la haute police de la voierie de cette capitale. En effet, par suite de la plus mauvaise organisation, j'ai remarqué que le service des voitures de propreté, et le travail des ateliers préposés à l'enlèvement des neiges et des immondices, et en général au nettoyage des places et rues de Paris, étaient toujours imparfaits. On a pu même se convaincre que, long-temps après le départ des travailleurs, l'atmosphère est imprégnée de miasmes putrides qui s'exhalent des ruisseaux fangeux que les balayeurs remuent en les faisant écouler, inconvénient auquel il serait facile de remédier, en faisant suivre des pompes ou tonneaux pleins d'eau, qui, mises en jeu par un second atelier, perfectionneraient un travail à peine ébauché, dans les endroits où les bornes fontaines[71] ne sont pas encore établies. Pour entretenir donc invariablement une propreté non interrompue dans Paris, je voudrais, qu'en payant une légère rétribution, chaque propriétaire de maison et d'hôtel fût entièrement déchargé de tous soins à cet égard, et fût uniquement obligé de faire déposer, une seule fois chaque matin, à sa porte, tous les débris inutiles du ménage, qui seraient de suite ramassés et enlevés par une corporation divisée en douze compagnies, correspondantes aux douze arrondissemens de Paris, sous la conduite de sous-inspecteurs responsables, et surveillés par les commissaires de police. Ces sous-inspecteurs seraient susceptibles d'être cassés par l'inspecteur des monumens, dont ils dépendraient, si leur devoir n'était pas strictement rempli. Les douze compagnies, dont l'existence et le maintien seraient assurés par le modique impôt que j'ai proposé d'établir, se composeraient de tous les ouvriers indigens et sans ouvrage. En hiver, leur nombre augmenterait, suivant leurs besoins; mais ne serait jamais assez diminué pendant l'été, pour laisser en péril la salubrité publique, ou négliger, dans le moindre quartier, une propreté nécessaire dans toutes les saisons de l'année. Avec une pareille institution, nos places publiques ressembleraient enfin aux cours des Invalides, où jusqu'aux moindres herbes parasites, sont scrupuleusement extraites; on n'y verrait plus ces lisières de prairie, qui donnent aux quartiers les plus fréquentés[72] cet air d'abandon que l'on remarquait si tristement, pendant la révolution, dans quelques belles rues du faubourg Saint-Germain; et les gazons destinés à la décoration des places Louis XIII, Louis XV, sans cesse épurés, roulés, tondus, arrosés, conservés enfin par l'active vigilance des sous-inspecteurs de la compagnie, qui en feraient soigneusement entretenir les clôtures, aujourd'hui presque nulles, ne seront plus exposés à ces dégradations journalières, qui en ôtent tout l'agrément et la beauté[73].
«Par des moyens aussi simples et d'une exécution si facile, quel bien n'aurions-nous pas fait si nos projets étaient favorablement écoutés du gouvernement! surtout en supposant que les réglemens de cette corporation formée dans Paris fussent adoptés par les autres municipalités du royaume. Qu'on ne regarde pas mon plan comme chimérique, impraticable et peut-être hérissé de mille difficultés; l'essai en a déjà été fait dans de petites communes et avec le plus grand succès[74].»
«Naguère, reprit mon Grec, en proposant de multiplier les hospices et les hôpitaux pour les vieillards des deux sexes, ainsi que pour les pauvres infirmes[75], et d'organiser des travaux perpétuels dans nos grandes cités pour tous les indigens valides, nous aurons, à l'aide de cette double mesure, rendu le service le plus important à la société. Les indigens laborieux, et l'on n'en souffrira point d'oisifs, auront désormais une existence assurée, fondée sur la libéralité du riche, qui chaque jour, jouira du fruit des travaux qu'il aura si utilement payés; et, sous un autre aspect, nous aurons donné le coup de mort à la mendicité, cette hydre aux cent têtes, qui par l'oisiveté, mère de tous les vices, dont elle jouit, avilit non seulement l'homme jusqu'à ses propres yeux, mais le rend trop souvent éminemment propre à servir tous les excès, tous les crimes, toutes les factions. Oui, nous aurons anéanti la mendicité, ce fléau presque indestructible, cette maladie du corps politique, jusque là pour ainsi dire incurable, et qui peut cependant, si on le veut sérieusement, être facilement extirpée chez un peuple aussi bienfaisant qu'humain et sensible.