«Comme l'a fort bien dit un jeune acteur, dans ses Idées sur les deux Théâtres. «Des comédiens ne peuvent se gouverner eux-mêmes. Ce n'est point entre leurs mains que doit être remis le sort des jeunes gens qui entrent dans la carrière. Les études de l'artiste ne peuvent pas d'ailleurs se concilier avec celles d'administrateurs[135].»

«Aussi lui a-t-on fait payer assez cher cet aveu naïf, répliqua Mme de Valmont, qu'on n'attribuera jamais qu'aux plus nobles motifs. Victor aura voulu, par cette abdication de puissance, favoriser les progrès de l'art; et conséquemment servir les intérêts du public.» «Je pense bien comme vous, reprit Dancour; mais, probablement, certains sociétaires, véritables despotes de comité, ne lui auront pas pardonné son indépendante franchise, et surtout de vouloir leur arracher une autorité dont il avait été précédemment la victime.» «Je suis charmé, ajouta M. de Clinville, que cet intéressant acteur ait provoqué lui-même les dispositions principales du plan que j'ai conçu. Il faudrait, selon moi, dissoudre les sociétés des théâtres royaux, en leur donnant une administration semblable à celle du grand Opéra, en mitigeant toutefois l'autorité du directeur par un conseil d'hommes de lettres, aussi justes qu'éclairés; cette mesure prudente ne doit pas être négligée; elle est même indispensable pour tempérer l'espèce de despotisme qui, plus d'une fois, a jeté la terreur et le découragement dans le palais des Grâces et des Amours.

«D'après cette organisation nouvelle, les comédiens ne seraient plus seuls avec les censeurs, les juges des auteurs dramatiques et les arbitres de leur sort. Un conseil serait formé pour la réception, le choix, ou la mise en scène des pièces nouvelles, et même de celles qu'une paresse insouciante fait négliger, quoiqu'elles fassent partie intégrante du répertoire, et que leur apparition contribue singulièrement à varier nos plaisirs. Ce conseil, composé, comme je vous l'ai déjà dit, d'hommes de lettres aussi zélés qu'impartiaux, discuterait sur le mérite ou les défauts du drame présenté; écouterait l'opinion raisonnée, les réclamations, répliques et contredits des ci-devant sociétaires présens et présentes à la lecture et à la délibération. Sous l'autorisation des premiers gentilhommes de la Chambre, ce conseil jugerait en dernier ressort sur l'adoption ou le rejet des pièces soumises à son examen. À des jours réglés, ces commissaires royaux se réuniraient pour faire une revue générale et approfondie des richesses manuscrites renfermées dans le chartrier dramatique, où, peut-être, depuis si longues années, dorment en paix, ensevelies dans de poudreux cartons, tant de tragédies excellentes et de comédies d'une facture exquise. En provoquant pour ces drames divers la faveur d'une représentation et le jugement du public, on donnerait à leurs auteurs une sorte de résurrection. Si ces réglemens favorisent les auteurs, je puis affirmer que les artistes eux-mêmes auront lieu de s'en applaudir, puisqu'ils leur procureront de nouvelles occasions de développer leurs moyens dans des rôles plus variés; dès lors, les talens, justement appréciés, seront mis à leur vraie place, sans avoir égard à l'ancienneté d'un sujet nul ou médiocre. Le mérite seul, sans autre considération, obtiendra le rang qu'il aura justement acquis; et les récompenses décernées aux premiers sujets en tout genre, les fixeront dans notre patrie. Nous n'aurons plus la douleur de les voir, même en hiver, s'exiler dans les départemens, ou chercher fortune dans les pays étrangers: remarque assez importante dans un moment où nous sommes menacés de perdre, peut-être pour toujours, MM. Garcia et Perlet, et Mmes Fodor, Pasta, Perlet et Léontine.

«Oui, Messieurs, si l'autorité suit la marche que j'ai tracée, si elle opère ces changemens, ces transmutations, ces réformes, ces améliorations, peu à peu vous verrez disparaître tous les abus; alors nous démentirons cet axiome que j'ai souvent entendu sortir de la bouche de Francklin.

«La négligence ouvre la porte aux abus; l'égoïsme les introduit; l'ignorance les accueille; le temps les affermit; la multitude en souffre; les particuliers en profitent; le zèle y cherche un remède; la science le trouve; et la cupidité le repousse.»

CHAPITRE LIII.

Bal.—La passion du jeu l'emporte sur celle de la danse.—Peinture générale de la société des salons.—Certains usages ont disparu et fait place à d'autres.—L'écarté fait fureur.—Les charades en action passées de mode.—Les comédies et petits opéras très-en vogue sur les théâtres de campagne.—Charme des sociétés de la capitale.—Les Album.

Tout en applaudissant aux plans de M. de Clinville, on était sorti de table. De l'eau avait été offerte aux convives, dans des vases de cristal azuré, pour se laver les mains et la bouche; et l'on était passé dans une autre pièce pour y prendre le café et les liqueurs.

Rentrée dans le grand salon, Mme de Valmont y trouva une assemblée extrêmement nombreuse; indépendamment des amis intimes invités au dîner, toutes ses connaissances s'étaient empressées de venir la complimenter et de se rendre au bal qu'elle donnait le soir pour terminer plus gaiement le jour de sa fête.

Déjà l'orchestre avait préludé par la plus douce symphonie; bientôt succède une musique vive et bruyante; et ce fut alors que Mme de Valmont ouvrit le bal avec Philoménor, dans un quadrille où les belles formes grecques et les grâces légères de France présentèrent, par le plus heureux accord, un spectacle véritablement ravissant; l'admiration était portée à son comble; et je n'ai pas besoin de dire que tout le monde s'était levé, et avait formé cercle pour le contempler; cela se devine, quand on connaît Paris. Mais, le jeu, qui a bien aussi ses attraits, avait réuni dans les autres appartemens les personnes d'un âge plus mûr, qui ne dansent point; et même beaucoup de jolies dames et de jeunes gens. Après les premières contredanses, Philoménor fut étonné de voir la maîtresse de la maison être obligée de recruter des danseurs groupés autour des tapis verts. Par un motif très-louable, elle désirait que les demoiselles, qui jouent peu dans les grandes réunions, ou qui même ne jouent point du tout, pussent au moins danser, et qu'au son de la plus entraînante harmonie, tant de charmantes personnes ne fussent pas trop justement comparées à la vivante statue de l'opéra de la Belle Arsène, se morfondant pendant un siècle sur son triste piédestal; elle voulut donc presser le moment où quelque séduisant enchanteur viendrait, par une invitation magique, les tirer de la plus ennuyeuse immobilité. Semblable à une fée protectrice, d'un seul mot elle réussit à leur imprimer le mouvement, et pour ainsi dire une nouvelle existence. Pendant qu'une foule d'élégans, sans attendre le résultat du coup le plus piquant et le plus décisif, s'empressait de céder aux désirs de Mme de Valmont, en confiant rapidement ses intérêts pécuniaires aux soins de l'amour ou de l'amitié; pendant que chaque danseur se précipitait dans la salle du bal, invitait une jeune beauté, et se mettait en place, Philoménor, débarrassé du tourbillon, et rapproché de moi, s'amusait infiniment de scènes éminemment dramatiques. Ce n'étaient plus les jeunes gens qui avaient déserté le grand salon, c'étaient de jeunes femmes qui, préférant l'écarté au plaisir de la danse, se lançaient au jeu avec une incroyable vivacité. Celle-ci assiégeait la place vacante; supplantait lestement l'homme pacifique que son tour y appelait; le consolait poliment d'un sourire; l'engageait à parier dans son jeu, en lui promettant les chances les plus heureuses, fondées, disait-elle très-sérieusement, sur un rêve de la nuit. Celle-là, après avoir épuisé sa bourse, empruntait à mi-voix à son voisin, ou jouait sur parole, dans la persuasion, assurait-elle, que ce moyen unique, infaillible, portait bonheur. D'autres dames, enfin, beaucoup mieux inspirées sans doute, ne faisaient pas une partie sans changer de cartes, sans mêler le jeu de leur adversaire, en y ajoutant la culbute[136].