Ce qu'on découvre au bout de toutes les expériences pratiquées et de toutes les observations accumulées sur l'âme, c'est que la sagesse et la connaissance ne sont en l'homme que des effets et des rencontres. Il n'y a point en lui de force permanente et distincte qui maintienne son intelligence dans la vérité et sa conduite dans le bon sens. Au contraire, il est naturellement déraisonnable et trompé. Les pièces de sa machine intérieure ressemblent aux rouages d'une horloge, qui d'eux-mêmes vont toujours à l'aveugle, emportés par l'impulsion et la pesanteur, et qui cependant parfois, en vertu d'un certain assemblage, finissent par marquer l'heure qu'il est. Ce sage mouvement final n'est pas naturel, mais accidentel; il n'est point spontané, il est forcé; il n'est point inné, il est acquis. L'horloge n'a pas toujours marché régulièrement; au contraire, on a été obligé de la régler petit à petit avec beaucoup de peine. Sa régularité n'est point assurée, elle se détraquera peut-être tout à l'heure. Sa régularité n'est point entière, elle ne marque l'heure qu'à peu près. La force machinale de chaque pièce est toujours là prête à entraîner chaque pièce hors de son office propre et à troubler tout le concert. Pareillement, les idées, une fois qu'elles sont dans la tête humaine, tirent chacune de leur côté à l'aveugle, et leur équilibre imparfait semble à chaque minute sur le point de se renverser. À proprement parler, l'homme est fou, comme le corps est malade, par nature; la raison comme la santé n'est en nous qu'une réussite momentanée et un bel accident[172]. Si nous l'ignorons, c'est qu'aujourd'hui nous sommes régularisés, alanguis, amortis, et que par degrés, à force de frottements et de redressements, notre mouvement intérieur s'est accommodé à demi au mouvement des choses. Mais il n'y a là qu'une apparence, et les dangereuses forces primitives subsistent indomptées et indépendantes sous l'ordre qui semble les contenir; qu'un grand danger se montre, qu'une révolution éclate, elles feront éruption et explosion, presque aussi terriblement qu'aux premiers jours. Car une idée n'est pas un simple chiffre intérieur employé pour noter un aspect des choses, inerte, toujours disposé à s'aligner correctement avec d'autres semblables pour former un total exact. Si réduite et si disciplinée qu'elle soit, elle a encore un reste de couleur sensible par lequel elle est voisine d'une hallucination, un degré de persistance personnelle par lequel elle est voisine d'une monomanie, un réseau d'affinités singulières par lequel elle est voisine des conceptions délirantes. Telle que la voilà, sachez bien qu'elle est le rudiment d'un cauchemar, d'un tic, d'une absurdité. Laissez-la se développer dans son entier comme elle y aspire[173], et vous verrez qu'elle est par essence une image active et complète, une vision qui traîne avec soi tout un cortége de rêves et de sensations, qui grandit d'elle-même, tout d'un coup, par une sorte de végétation pullulante et absorbante, et qui finit par posséder, ébranler, épuiser l'homme tout entier. Après celle-là une autre, parfois toute contraire, et ainsi de suite; il n'y a rien d'autre dans l'homme, point de puissance distincte et libre; lui-même n'est que la série de ces impulsions précipitées et de ces imaginations fourmillantes; la civilisation les a mutilées, atténuées, elle ne les a pas détruites; secousses, heurts, emportements, parfois de loin en loin une sorte de demi-équilibre passager, voilà sa vraie vie, vie d'insensé, qui par intervalles simule la raison, mais qui véritablement est «de la même substance que ses songes;» et voilà l'homme tel que Shakspeare l'a conçu. Aucun écrivain, non pas même Molière, n'a percé si avant par-dessous le simulacre de bon sens et de logique dont se revêt la machine humaine pour démêler les puissances brutes qui composent sa substance et son ressort.

Comment y a-t-il réussi, et par quel instinct extraordinaire est-il parvenu à deviner les extrêmes conclusions, les plus profondes percées des physiologistes et des psychologues? Il avait l'imagination complète; tout son génie est dans ce seul mot. Petit mot qui semble vulgaire et vide; regardons-le de près pour savoir ce qu'il contient. Quand nous pensons une chose, nous autres hommes ordinaires, nous n'en pensons qu'une portion; nous en voyons un aspect, quelque caractère isolé, parfois deux ou trois caractères ensemble; pour ce qui est au delà, la vue nous manque; le réseau infini de ses propriétés infiniment entre-croisées et multipliées nous échappe; nous sentons vaguement qu'il y a quelque chose au delà de notre connaissance si courte, et ce vague soupçon est la seule partie de notre idée qui nous représente quelque peu le grand au delà. Nous sommes comme des apprentis naturalistes, gens paisibles et bornés qui, voulant se représenter un animal, voient le nom et l'étiquette de son casier apparaître devant leur mémoire avec quelque indistincte image de son poil et de sa physionomie, mais dont l'esprit s'arrête là; si par hasard ils veulent compléter leur connaissance, ils conduisent leur souvenir, au moyen de classifications régulières, à travers les principaux caractères de la bête, et lentement, discursivement, pièce à pièce, ils finissent par s'en remettre la froide anatomie devant les yeux. À cela se réduit leur idée, même perfectionnée; à cela aussi se réduit le plus souvent notre conception, même élaborée. Quelle distance il y a entre cette conception et l'objet, combien elle le représente imparfaitement et mesquinement, à quel degré elle le mutile, combien l'idée successive, désarticulée en petits morceaux régulièrement rangés et inertes, ressemble peu à la chose simultanée, organisée, vivante, incessamment en action et transformée, c'est ce que nulle parole ne peut dire. Figurez-vous, au lieu de cette pauvre idée sèche, étayée par cette misérable logique d'arpenteur, une image complète, c'est-à-dire une représentation intérieure, si abondante et si pleine qu'elle épuise toutes les propriétés et toutes les attaches de l'objet, tous ses dedans et tous ses dehors; qu'elle les épuise en un instant; qu'elle figure l'animal entier, sa couleur, le jeu de la lumière sur son poil, sa forme, le tressaillement de ses membres tendus, l'éclair de ses yeux, et en même temps sa passion présente, son agitation, son élan, puis par-dessous tout cela ses instincts, leur structure, leurs causes, leur passé, en telle sorte que les cent mille caractères qui composent son état et sa nature trouvent leurs correspondants dans l'imagination qui les concentre et les réfléchit: voilà la conception de l'artiste, du poëte, de Shakspeare, si supérieure à celle du logicien, du simple savant ou de l'homme du monde, seule capable de pénétrer jusqu'au fond des êtres, de démêler l'homme intérieur sous l'homme extérieur, de sentir par sympathie et d'imiter sans effort le va-et-vient désordonné des imaginations et des impressions humaines, de reproduire la vie avec ses ondoiements infinis, avec ses contradictions apparentes, avec sa logique cachée, bref de créer comme la nature. Ainsi font les autres artistes de cet âge; ils ont le même genre d'esprit et la même idée de la vie; vous ne trouverez dans Shakspeare que les mêmes facultés avec une pousse plus forte, et la même idée avec un relief plus haut.

CHAPITRE IV.
Shakspeare.

Je vais décrire une nature d'esprit extraordinaire, choquante pour toutes nos habitudes françaises d'analyse et de logique, toute-puissante, excessive, également souveraine dans le sublime et dans l'ignoble, la plus créatrice qui fut jamais dans la copie exacte du réel minutieux, dans les caprices éblouissants du fantastique, dans les complications profondes des passions surhumaines, poétique, immorale, inspirée, supérieure à la raison par les révélations improvisées de sa folie clairvoyante, si extrême dans la douleur et dans la joie, d'une allure si brusque, d'une verve si tourmentée et si impétueuse que ce grand siècle seul a pu produire un tel enfant.

I

Tout vient du dedans chez lui, je veux dire de son âme et de son génie; les circonstances et les dehors n'ont contribué que médiocrement à le développer[174]. Il a été trempé jusqu'au fond dans son siècle, j'entends qu'il a connu par expérience les mœurs de la campagne, de la cour et de la ville, et visite les hauts, les bas, le milieu de la condition humaine; rien de plus; du reste sa vie est ordinaire, et les irrégularités, les traverses, les passions, les succès qu'on y rencontre, sont à peu près ceux qu'on trouve partout ailleurs[175]. Son père, un gantier marchand de laine, fort aisé, ayant épousé une sorte d'héritière campagnarde, était devenu grand bailli, et premier alderman de sa petite ville; mais quand Shakspeare atteignit l'âge de quatorze ans, il était en train de se ruiner, engageant le bien de sa femme, obligé de quitter sa charge municipale et de retirer son fils de l'école pour s'aider de lui dans son commerce. Le jeune homme s'y mit comme il put, non sans frasques et escapades; s'il en faut croire la tradition, il était un des bons buveurs de l'endroit, disposé à soutenir la réputation de sa bourgade dans la bataille des pots. Une fois, dit-on, ayant été vaincu à Bidford dans un de ces combats d'ale, il revint trébuchant, ou plutôt ne put revenir, et passa la nuit avec ses camarades sous un pommier au bord de la route. Certainement il commençait déjà à rimer, à vagabonder en vrai poëte, prenant part aux bruyantes fêtes rustiques, aux joyeuses pastorales figuratives, à la riche et audacieuse expansion de la vie païenne et poétique, telle qu'on la trouvait alors dans les villages anglais. En tout cas, ce n'était point un homme correct, et il avait les passions précoces autant qu'imprudentes. À dix-huit ans et demi, il épousa la fille d'un gros yeoman, plus âgée que lui de neuf ans, et cela en toute hâte; elle était grosse[176]. D'autres témérités ne furent pas plus heureuses. Il paraît qu'il braconnait volontiers selon la coutume du temps, «étant fort adonné, dit le curé Davies[177], à toutes sortes de malicieux larcins à l'endroit des daims et des lapins, particulièrement au détriment de sir Thomas Lucy, qui le fit souvent fouetter et quelquefois emprisonner, et à la fin l'obligea de vider le pays.... Ce dont Shakspeare se vengea grandement, car il fit de lui son juge imbécile.» Ajoutez encore que vers cette époque le père de Shakspeare était en prison, fort mal dans ses affaires, que lui-même avait eu trois enfants coup sur coup; il fallait vivre et il ne pouvait guère vivre dans sa bourgade. Il s'en alla à Londres et se fit acteur: acteur «de très-bas étage,» «serviteur» dans le théâtre, c'est-à-dire apprenti ou peut-être figurant. Même, on disait qu'il avait commencé plus bas encore, et que pour gagner son pain il avait gardé les chevaux des gentilshommes à la porte du théâtre[178]. En tout cas, il a goûté la misère et senti, non en imagination, mais de sa personne, les pointes aiguës de l'anxiété, de l'humiliation, du dégoût, du travail forcé, du discrédit public, du despotisme populaire. Il était comédien, un des «pauvres comédiens de Sa Majesté.[179]» Triste métier, rabaissé en tout temps par les contrastes et les mensonges qu'il comporte, encore plus rabaissé à ce moment par les brutalités de la foule qui souvent lançait des pierres aux acteurs, et par les duretés des magistrats qui parfois leur faisaient couper les oreilles. Il le sentait et en parlait avec amertume. «Hélas! il est bien vrai que j'ai erré à l'aventure et que j'ai fait de moi un bouffon, exposé aux yeux du public, ensanglantant mon âme et vendant à vil prix mes plus chers trésors[180].» «Disgracié de la fortune[181], dit-il encore; disgracié aux regards des hommes, je pleure dans la solitude l'abjection de mon sort; je jette les yeux sur moi, maudissant mon destin, me souhaitant semblable à quelqu'un de plus riche en espérances; en beauté, en amis, dégoûté de mes meilleurs biens, me méprisant presque moi-même[182].» On retrouvera plus tard les traces de ces longs dégoûts dans ses personnages mélancoliques, lorsqu'il parlera «des coups de fouet et des dédains du siècle, de l'injure de l'oppresseur, des outrages de l'orgueilleux, de l'insolence des gens en place, des humiliations que le mérite patient souffre de la main des indignes et qu'il souffre quand il pourrait se donner à lui-même quittance et décharge avec un poinçon de fer de six pouces[183].» Mais le pire de cette condition rabaissée, c'est qu'elle entame l'âme. Au contact d'histrions, on devient histrion; en vain on voudrait se préserver de toute souillure, quand on habite un endroit boueux, on n'y réussit pas. L'homme a beau se roidir, la nécessité l'accule et le tache. L'attirail des décors, la friperie et le pêle-mêle des costumes, la puanteur des graisses et des chandelles, qui font contraste avec les parades de délicatesse et de grandeurs, toutes les tromperies et toutes les saletés de la mise en scène, la poignante alternative des sifflets et des applaudissements, la fréquentation de la plus haute et de la plus basse compagnie, l'habitude de jouer avec les passions humaines, mettent aisément l'âme hors des gonds, la poussent sur la pente des excès, l'invitent aux manières débraillées, aux aventures de coulisses, aux amours de cabotines. Shakspeare n'y a pas plus échappé que Molière, et s'en est affligé comme Molière, accusant la fortune «de ses mauvaises actions; elle ne m'a fourni pour vivre que des moyens d'homme public, qui engendrent des façons d'homme public[184].» On contait à Londres[185] que son camarade Burbadge, qui jouait Richard III, ayant rendez-vous avec la femme d'un bourgeois de la Cité, Shakspeare «alla devant, fut bien reçu, et était à son affaire quand arriva Burbadge auquel il fit répondre que Guillaume[186] le Conquérant était avant Richard III.» Prenez ceci comme un exemple des tours de Scapin et des imbroglios fort lestes qui s'arrangent et s'entre-choquent sur ces planches. Hors du théâtre, il vivait avec les jeunes nobles à la mode, avec Pembroke, Montgomery, Southampton[187], avec d'autres encore, dont la chaude et licencieuse adolescence chatouillait son imagination et ses sens par l'exemple des voluptés et des élégances italiennes. Joignez à cela la fougue et l'emportement du naturel poétique, et cette espèce d'afflux, de bouillonnement de toutes les forces et de tous les désirs qui se fait dans ces sortes de têtes lorsque, pour la première fois, le monde s'ouvre devant elles, et vous comprendrez l'Adonis, «le premier héritier de son invention.» En effet, c'est un premier cri; dans ce cri, tout l'homme se montre. On n'a jamais vu de cœur si palpitant au contact de la beauté et de toute beauté, si ravi de la fraîcheur et de l'éclat des choses, si âpre et si ému dans l'adoration et la jouissance, si violemment et si entièrement précipité jusqu'au fond de la volupté. Sa Vénus est unique; il n'y a point de peinture du Titien[188] dont le coloris soit plus éclatant et plus délicieux, point de déesse courtisane, chez Tintoret ou Giorgione, qui soit plus molle et plus belle, «dont les lèvres plus avides fourragent ainsi parmi les baisers[189]» qui avec un tressaillement plus fort noue ses bras autour d'un corps adolescent qui ploie, tantôt pâle et haletante, tantôt «rouge et chaude comme un charbon,» emportée, irritée, et tout d'un coup à genoux, pleurante, évanouie, puis subitement redressée, «collée à sa bouche,» étouffant ses reproches, affamée et «se gorgeant comme un vautour[190]» qui prend, et prend encore, et veut toujours, et ne saurait jamais se rassasier. Tout est envahi, les sens d'abord, les yeux éblouis par la blanche chair frémissante, mais aussi le cœur d'où la poésie déborde; le trop-plein de la jeunesse regorge jusque sur les choses inanimées; la campagne rit au jour levant, l'air pénétré de clarté n'est qu'une fête. «L'alouette, de sa chambrette humide, monte dans les hauteurs, éveillant le matin; du sein d'argent de l'aube, le soleil se lève dans sa majesté, et son regard illumine si glorieusement le monde, que les cimes des cèdres et les collines semblent de l'or bruni[191].» Admirable débauche d'imagination et de verve, inquiétante pourtant; un pareil tempérament peut mener loin[192]. Point de femme galante à Londres qui n'eût l'Adonis sur sa table[193]. Peut-être vit-il qu'il avait dépassé les bornes, car l'intention de son second poëme, le Viol de Lucrèce, était toute contraire; mais quoiqu'il eût l'esprit déjà assez large pour embrasser à la fois, comme plus tard dans ses drames, les deux extrémités des choses; il n'en continua pas moins à glisser sur sa pente. «Le doux abandon de l'amour» a été le grand emploi de sa vie; il était tendre et il était poëte; il ne faut rien de plus pour s'éprendre, être trompé, souffrir, et pour parcourir sans relâche le cercle d'illusions et de peines qui revient sur soi sans jamais finir.

Il eut plusieurs amours de ce genre, un entre autres pour une sorte de Marion Delorme, misérable passion aveuglante et despotique, dont il sentait le poids et la honte, et dont pourtant il ne pouvait ni ne voulait se délivrer. Rien de plus douloureux que ses confessions, rien qui marque mieux la folie de l'amour et le sentiment de la faiblesse humaine. «Quand ma bien-aimée jure que son cœur n'est que vérité, je la crois, tout en sachant qu'elle ment.[194]» Ainsi faisait Alceste auprès de Célimène; mais quelle Célimène salie que la drôlesse devant laquelle il s'agenouille, avec autant de mépris que de désir! «Ces lèvres, ces lèvres qui ont profané leur pourpre, et scellé de faux serments d'amour à d'autres aussi souvent qu'à moi; ces lèvres qui ont volé au lit d'autrui sa rente de plaisir!... Eh! j'ai bien le droit de t'aimer comme tu aimes ceux que tes yeux provoquent[195]!» Voilà les franchises et les grandes impudeurs de l'âme telles qu'on ne les rencontre que dans l'alcôve des courtisanes, et voici les enivrements, les égarements, le délire dans lequel les plus délicats artistes tombent[196], lorsque, dans ces molles mains voluptueuses et engageantes, ils laissent aller leur noble main. Ils valent mieux que des princes, et descendent jusqu'à des filles. Le bien et le mal alors perdent pour eux leur nom; toutes les choses se renversent: «Combien tu rends chère et aimable la honte—qui, comme un ver dans la rose parfumée,—souille la beauté de ton nom florissant!—Dans quelles suavités enfermes-tu tes vices!—Le voile de la beauté couvre toutes tes souillures,—et change en charmes tout ce que les yeux peuvent voir. Tu fais de tes fautes un cortége de grâces.—La langue qui conte l'histoire de tes journées,—et fait des commentaires lascifs sur tes voluptés,—ne peut te diffamer qu'avec une sorte de louange.—Et ton nom prononcé fait d'une médisance une bénédiction[197].» À quoi servent l'évidence, la volonté, la raison, l'honneur même, quand la passion est si absorbante? Que voulez-vous que l'on dise encore à un homme qui vous répond: «Je sais tout cela, et qu'est-ce que tout cela fait?» Les grands amours sont des inondations qui noient toutes les répugnances et toutes les délicatesses de l'âme, toutes les opinions préconçues et tous les principes acceptés. Désormais le cœur se trouve mort à tous les plaisirs ordinaires; il ne peut plus sentir et respirer que d'un seul côté. Shakspeare envie les touches de clavecin sur lesquelles ses doigts courent. Il a beau regarder des fleurs, c'est elle qu'il imagine à travers elles; et les folles splendeurs de la poésie éblouissante regorgent coup sur coup en lui, sitôt qu'il pense à ces ardents yeux noirs[198]. Il l'a quittée au printemps, «quand le superbe Avril dans sa pompe bariolée—avait soufflé une haleine de jeunesse en tous les êtres,—et que le pesant Saturne riait et bondissait» à côté du printemps[199]. Il n'a rien vu, il n'a point «admiré la blancheur des lis, ou loué le profond vermillon de la rose[200].» Toutes ces suavités du printemps n'étaient que son parfum et que son ombre. «Je dis à la violette: Où as-tu volé ton parfum qui embaume,—si ce n'est dans l'haleine de ma bien-aimée? La pourpre orgueilleuse—qui teint ta joue satinée,—tu l'as trempée trop visiblement dans les veines de ma bien-aimée.—J'ai grondé le lis qui avait pris la blancheur de ta main,—et l'œillet qui avait dérobé la couleur de tes cheveux.—Les roses craintives étaient debout sur leurs épines;—l'une rouge de honte, l'autre pâle de désespoir;—l'autre ni rouge ni pâle, et qui à son double larcin—avait ajouté ton haleine.—J'ai vu encore d'autres fleurs, mais pas une—qui ne t'eût pris sa couleur ou son parfum[201].» Mièvreries passionnées, affectations délicieuses, dignes de Heine et des contemporains de Dante, qui trahissent de longs rêves exaltés, toujours ramenés sur un objet unique. Contre une domination si impérieuse et si continue, quel sentiment peut tenir ferme? Les sentiments de famille? Il était marié, il avait des enfants, une famille qu'il allait voir «une fois l'an,» et c'est probablement au retour d'un de ses voyages qu'il dit les paroles qu'on vient d'entendre.—La conscience? «L'amour est trop jeune pour avoir une idée de la conscience.»—La jalousie et la colère? «Si tu me trahis, je me trahis bien moi-même, quand je livre la plus noble partie de moi-même à mon grossier désir.»—Les rebuts? «Je suis content d'être ton pauvre souffre-douleur, de faire tes corvées, de travailler à tes affaires.» Il n'est plus jeune, elle en aime un autre, un bel adolescent blond, son plus cher ami, qu'il a présenté chez elle et qu'elle veut séduire. «Mon démon, dit-il, tente mon bon ange, et veut l'ôter de mes côtés[202].» Et quand elle y a réussi[203], il n'ose se l'avouer, et souffre tout, comme Molière. Que de misères dans ces minces événements de la vie courante! Comme la pensée involontairement vient mettre à côté de Shakspeare, notre grand malheureux poëte lui aussi un philosophe d'instinct, mais de plus un rieur de profession, un moqueur des vieillards passionnés, un railleur acharné des maris trompés, qui, au sortir de sa comédie la plus applaudie, dit tout haut à quelqu'un: «Mon cher ami, je suis au désespoir, ma femme ne m'aime pas!» C'est que ni la gloire, ni même le travail ou l'invention, ne suffisent à ces âmes véhémentes; l'amour seul peut les combler, parce qu'avec leurs sens et leur cœur il contente aussi leur cerveau, et que toutes les puissances de l'homme, l'imagination comme le reste, trouvent en lui leur concentration et leur emploi. «L'amour est mon péché[204],» disait-il, comme Musset et comme Heine, et dans les Sonnets on démêle encore les traces d'autres passions aussi abandonnées, une surtout qui semble pour une grande dame. La première moitié de ses drames, le Songe d'une nuit d'été, Roméo et Juliette, les Deux Gentilshommes de Vérone, gardent plus vivement la chaude empreinte, et on n'a qu'à considérer ses derniers caractères de femmes[205], pour voir avec quelle tendresse exquise, avec quelle adoration entière il les a aimées jusqu'au bout.

Tout son génie est là; il avait une de ces âmes délicates qui, pareilles à un parfait instrument de musique, vibrent d'elles-mêmes au moindre attouchement. On la démêlait d'abord, cette sensibilité si fine. «Mon aimable Shakspeare», «doux cygne de l'Avon,» ces mots de Ben Jonson ne font que confirmer ce que répètent ses contemporains. Il était affectueux et bon, «civil de manières, d'ailleurs honnête et loyal dans sa conduite,» «d'un naturel ouvert et franc[206];» s'il avait les entraînements, il avait aussi les effusions des vrais artistes; on l'aimait, on se trouvait bien auprès de lui; rien de plus doux et de plus engageant que cette grâce, cet abandon demi-féminin dans un homme. Son esprit dans la conversation était prompt, ingénieux et agile, sa gaieté brillante, son imagination facile et si abondante, qu'au dire de ses camarades il ne raturait rien; à tout le moins, quand il écrivait pour la seconde fois une scène, c'était l'idée qu'il changeait, non les mots, par une seconde poussée d'invention poétique, non par un pénible regrattage des vers. Tous ces traits se réunissent en un seul; il avait le génie sympathique, j'entends par là que, naturellement, il savait sortir de lui-même et se transformer en tous les objets qu'il imaginait. Regardez autour de vous les grands artistes de votre temps, tâchez d'approcher d'eux, d'entrer dans leur familiarité, de les voir penser, et vous sentirez toute la force de ce mot. Par un instinct extraordinaire, ils se mettent de prime-saut à la place des êtres: hommes, animaux, plantes, fleurs, paysages, quels que soient les objets, animés ou non, ils sentent par contagion les forces et les tendances qui produisent le dehors visible, et leur âme, infiniment multiple, devient par ses métamorphoses incessantes une sorte d'abrégé de l'univers. C'est pourquoi ils semblent vivre plus que les autres hommes; ils n'ont pas besoin d'avoir appris, ils devinent. J'ai vu tel d'entre eux, d'après une armure, un costume, un recueil d'ameublements, entrer dans le moyen âge plus profondément que trois savants mis bout à bout. Ils reconstruisent, comme ils construisent, naturellement, sûrement, par une inspiration qui est un raisonnement ailé. Shakspeare n'avait eu qu'une demi-éducation, savait «peu de latin, point de grec,» à peu près le français et l'italien, rien d'autre; il n'avait point voyagé, il n'avait lu que les livres de la littérature courante, il avait ramassé quelques mots de droit dans les greffes de sa petite ville; comptez, si vous pouvez, tout ce qu'il savait de l'homme et de l'histoire. Ces hommes voient plus d'objets à la fois; ils les embrassent plus complétement que les autres hommes, plus vite et plus à fond; leur esprit regorge et déborde. Ils ne s'en tiennent pas au simple raisonnement; au contact de toute idée, tout leur être, réflexions, images, émotions, entre en branle. Les voilà lancés; ils gesticulent, ils miment leur pensée, ils abondent en comparaisons; même dans la conversation, ils sont imaginatifs et créateurs, avec des familiarités et des témérités de langage, parfois heureusement, toujours irrégulièrement, selon les caprices et les accès de l'improvisation aventureuse. L'entrain, l'éclat de leur parole est étrange, et aussi leurs saccades, les soubresauts par lesquels ils joignent les idées éloignées, supprimant les distances, passant du pathétique au rire, de la violence à la douceur. Cette verve extraordinaire est la dernière chose qui les quitte. Quand, par hasard, les idées leur manquent, ou quand leur mélancolie est trop âpre, ils parlent et produisent encore, sauf à produire des bouffonneries, ils se font clowns, même à leurs dépens et contre eux-mêmes. J'en sais un qui dit des calembredaines quand il se sent mourir ou qu'il a envie de se tuer; c'est la roue intérieure qui continue à tourner, même à vide, et que l'homme a besoin de voir toujours tourner, même lorsqu'elle le déchire en passant; ses pantalonnades sont une échappée; vous le trouverez, ce gamin intarissable, ce polichinelle ironique, au tombeau d'Ophélie, auprès du lit de mort de Cléopatre, aux funérailles de Juliette. Haut ou bas, il faut toujours qu'ils soient dans quelque extrême. Ils sentent trop profondément leurs biens et leurs maux, ils amplifient trop largement par une sorte de roman involontaire chaque état de leur âme. Après des dénigrements et des dégoûts par lesquels ils se ravalent hors de toute mesure, ils se relèvent et s'exaltent extraordinairement, jusqu'à tressaillir d'orgueil et de joie. Parfois, après un de ces découragements, dit Shakspeare, «je pense à toi, et comme l'alouette au retour du soleil s'élance hors des sillons mornes, mon âme s'envole et va chanter des hymnes à la porte du ciel[207].» Puis tout s'affaisse, comme dans un foyer où un flamboiement trop fort n'a plus laissé de substance. «Tu vois en moi le moment de l'année—où les feuilles jaunes, rares et qui s'en vont,—pendent aux rameaux froids qui frissonnent,—arceaux dégarnis, nefs ruinées où tout à l'heure chantaient les doux oiseaux.—Tu vois en moi le crépuscule d'un jour—qui, après le soleil couché, s'évanouit à l'occident,—et que, par degrés, engloutit la nuit noire,—la nuit, sœur jumelle de la mort, qui clôt tout dans le repos[208].... Ne pleure pas sur moi quand je serai mort;—du moins cesse de pleurer quand cessera de tinter la morne cloche morose,—avertissant le monde que je me suis enfui de ce monde abject pour habiter avec les plus abjects des vers.—Ne vous souvenez pas même, si vous lisez ces lignes—de la main qui les a écrites: car je vous aime tant—que je voudrais être oublié dans votre chère pensée,—si penser à moi vous a faisait quelque peine[209].» Ces subites alternatives de joie et de tristesse, ces ravissements divins et ces grandes mélancolies, ces tendresses exquises, et ces abattements féminins, peignent le poëte extrême dans ses émotions, incessamment troublé de douleur ou d'allégresse, sensible au moindre choc, plus puissant, plus délicat pour jouir et souffrir que les autres hommes, capable de rêves plus intenses et plus doux, en qui s'agitait un monde imaginaire d'êtres gracieux ou terribles, tous passionnés comme leur auteur.

Tel que le voilà pourtant, il atteignait son assiette. De bonne heure, au moins pour ce qui est de la conduite extérieure, il était entré dans la vie rangée, sensée, presque bourgeoise, faisant des affaires, et pourvoyant à l'avenir. Il restait acteur au moins dix-sept ans, quoique dans les seconds rôles[210]; il s'ingéniait en même temps à remanier des pièces, avec tant d'activité, que Greene l'appelait «une corneille parée des plumes d'autrui, un factotum, un accapareur de la scène[211].» Dès l'âge de trente-trois ans, il avait amassé assez d'économies pour acheter à Stradford une maison avec deux granges et deux jardins, et il avançait toujours plus droit dans la même voie. Un homme n'arrive qu'à l'aisance par le travail qu'il fait lui-même; s'il parvient à la richesse, c'est par le travail qu'il fait faire aux autres. C'est pourquoi, à ces métiers d'acteur et d'auteur, Shakspeare ajoutait ceux d'entrepreneur et de directeur de théâtre. Il acquérait une part de propriété dans les théâtres de Blackfriars et du Globe, achetait des contrats de dîmes, de grandes pièces de terre, d'autres bâtiments encore, mariait sa fille Suzanne, et finissait par se retirer dans sa ville natale, sur son bien, dans sa maison, en bon propriétaire, en honnête citoyen qui gère convenablement sa fortune et prend part aux affaires municipales. Il avait deux ou trois cents livres sterling de rente, environ vingt ou trente mille francs d'aujourd'hui, et, selon la tradition, il vivait de bonne humeur et en bons termes avec ses voisins; en tout cas, il ne paraît pas qu'il s'inquiétât beaucoup de sa gloire littéraire, car il n'a pas même pris le soin d'éditer et de rassembler ses œuvres. Une de ses filles avait épousé un médecin, l'autre un marchand de vins; la seconde ne savait pas même signer son nom. Il prêtait de l'argent et faisait figure dans ce petit monde. Étrange fin, qui, au premier regard, semble plutôt celle d'un marchand que d'un poëte. Faut-il l'attribuer à cet instinct anglais qui met le bonheur dans la vie du campagnard et du propriétaire bien renté, bien apparenté, bien muni de confortable, qui jouit posément de sa respectabilité établie[212], de son autorité domestique et de son assiette départementale? Ou bien Shakspeare était-il, comme Voltaire, un homme de bon sens, quoique imaginatif de cervelle, gardant son jugement rassis sous les petillements de sa verve, prudent par scepticisme, économe par besoin d'indépendance et capable, après avoir fait le tour des idées humaines, de décider avec Candide que le meilleur parti est de «cultiver son jardin?» J'aime mieux supposer, comme l'indique sa pleine et solide tête[213], qu'à force d'imagination ondoyante il a, comme Gœthe, échappé aux périls de l'imagination ondoyante; qu'en se figurant la passion, il parvenait, comme Gœthe, à atténuer chez lui la passion; que la fougue ne faisait point explosion dans sa conduite, parce qu'elle rencontrait un débouché dans ses vers; que son théâtre a préservé sa vie, et qu'ayant traversé par sympathie toutes les folies et toutes les misères de la vie humaine, il pouvait s'asseoir au milieu d'elles avec un calme et mélancolique sourire, écoutant pour s'en distraire la musique aérienne des fantaisies dont il se jouait[214]. Je veux supposer enfin que, pour le corps comme pour le reste, il était de sa grande génération et de son grand siècle; que chez lui, comme chez Rabelais, Titien, Michel-Ange et Rubens, la solidité des muscles faisait équilibre à la sensibilité des nerfs; qu'en ce temps-là la machine humaine, plus rudement éprouvée et plus fermement bâtie, pouvait résister aux tempêtes de la passion et aux fougues de la verve; que l'âme et le corps se faisaient encore contre-poids, que le génie était alors une floraison et non, comme aujourd'hui, une maladie. Sur tout cela on n'a que des conjectures, et si l'on veut connaître l'homme de plus près, c'est dans ses œuvres qu'il faut le chercher.