Que le feu du dernier enfer enveloppe le peuple!—M'appeler traître! toi, insolent tribun!—Quand dans tes yeux il y aurait vingt mille morts,—quand dans tes mains tu en serrerais vingt millions,—quand il y en aurait deux fois autant dans ta bouche de menteur,—je te dirais que tu mens, à ta face, d'une voix aussi libre—que quand je prie les dieux[275].
On l'entoure, on le supplie, il n'écoute rien; il écume, il est comme un lion blessé.
Qu'ils me condamnent à être précipité de la roche Tarpeïenne,—à vagabonder dans l'exil, à être écorché; emprisonné pour languir,—avec un grain de blé par jour, je n'achèterais pas—leur merci au prix d'une douce parole,—ni je ne plierais mon courage, quelque chose qu'ils puissent donner,—jusqu'à dire bonjour pour l'obtenir[276].
Le peuple l'exile et appuie de ses acclamations la sentence du tribun.
Vous, meute de roquets des rues, dont je hais le souffle—comme la vapeur des marais pourris, dont j'estime l'amour—à l'égal des charognes abandonnées,—qui corrompent mon air, je vous bannis.—.... Avec ce mépris,—à vous, la commune, je vous tourne le dos, comme ceci.—Il y a un monde ailleurs[277].
À ces rugissements, vous jugez de sa haine. Elle va croître par l'attente de la vengeance. Le voilà maintenant devant Rome avec l'armée volsque. Ses amis s'agenouillent devant lui, il ne les relève pas. Le vieux Ménénius, qui l'avait aimé comme un fils, n'arrive en sa présence que pour être chassé. «Femme, mère, enfant, je ne connais plus personne.»—C'est lui-même qu'il ne connaît pas. Car cette force de haïr, dans un grand cœur, est la même que la force d'aimer. Il a des transports de tendresse comme il a des transports de rage, et ne sait pas plus se contenir dans la joie que dans la douleur. Il court, malgré sa résolution, dans les bras de sa femme; il fléchit le genou devant sa mère. Il avait appelé les chefs volsques pour les rendre témoins de ses refus, et devant eux il accorde tout et pleure. De retour à Corioles, un mot insultant d'Aufidius le rend furieux et le précipite sur les poignards. Vices et vertus, gloire et misères, grandeurs et faiblesses, la passion sans frein qui fait son être lui a tout donné.
Si la vie de Coriolan est l'histoire d'un tempérament, celle de Macbeth est le récit d'une monomanie. La prédiction des sorcières s'est enfoncée dans son esprit, du premier coup, comme une idée fixe. Peu à peu cette idée corrompt les autres, et transforme tout l'homme. Il en est hanté; il oublie les thanes qui sont autour de lui et qui l'attendent, il aperçoit déjà dans le lointain un chaos indistinct de visions sanglantes.
Pourquoi est-ce que je cède à cette tentation—dont l'horrible image dresse mes cheveux,—et fait choquer mon cœur contre mes côtes?...—Ma pensée, où le meurtre n'est encore qu'imaginaire,—ébranle tellement mon pauvre être d'homme, que l'action—y est étouffée dans l'attente, et que rien n'est—que ce qui n'est pas[278]!
Ce langage est celui de l'hallucination. Celle de Macbeth devient complète, quand sa femme l'a décidé à l'assassinat. Il voit dans l'air une dague tachée de sang «aussi palpable de forme que celle qu'il tire de sa ceinture.» Tout son cerveau s'emplit alors de fantômes grandioses et terribles, que n'eût point enfantés l'imagination d'un meurtrier vulgaire, dont la poésie indique un cœur généreux, esclave de la fatalité et capable de remords.