Je me trompe, il en est plus proche. Devant le sentiment du sublime, les inégalités se nivellent. La grandeur des émotions élève aux mêmes sommets le paysan et le poëte, et ici l'allégorie sert encore le paysan. Elle seule, au défaut de l'extase, peut peindre le ciel; car elle ne prétend pas le peindre; en l'exprimant par une figure, elle le déclare invisible, comme un soleil ardent que nous ne pouvons contempler en face et dont nous regardons l'image dans un miroir ou dans un ruisseau. Le monde ineffable garde ainsi tout son mystère; avertis par l'allégorie, nous supposons des splendeurs au delà de toutes les splendeurs qu'on nous offre; nous sentons derrière les beautés qu'on nous ouvre l'infini qu'on nous cache, et la cité idéale, évanouie aussitôt qu'apparue, cesse de ressembler au White-Hall grossier, édifié pour Dieu par Milton. Lisez cette arrivée des pèlerins dans la terre céleste; sainte Thérèse n'a rien de plus beau: «Ils entendaient continuellement le chant des oiseaux, et voyaient chaque jour les fleurs paraître sur le sol, et ils entendaient la voix de la tourterelle dans les champs. En cette terre le soleil brille nuit et jour. Et déjà ils étaient en vue de la cité où ils allaient, et aussi quelques-uns des habitants venaient à leur rencontre. Car les bienheureux resplendissants se promenaient souvent en cette contrée, parce qu'elle était sur la frontière du ciel. Ils entendaient des voix de la cité, des voix éclatantes qui disaient: Dites à la fille de Sion: Regarde, ton salut vient; regarde, sa récompense est avec lui. Et tous les habitants de la cité les appelaient les saints, les rachetés du Seigneur.—Et s'approchant de la cité, ils en eurent une vue encore plus parfaite. Elle était bâtie de perles et de pierres précieuses, et aussi les rues étaient pavées d'or, tellement que par l'éclat naturel de la cité, et à cause de la splendeur que les rayons du soleil y faisaient en se réfléchissant, Chrétien tomba malade de désir. Plein-d'Espoir eut aussi un accès ou deux du même mal. C'est pourquoi ils demeurèrent couchés pendant un temps, criant à cause de leurs angoisses: Si vous voyez mon bien-aimé, dites-lui que je suis malade d'amour[425]!
«Ils traversèrent enfin la rivière de la Mort, et commencèrent à monter ayant quitté leurs vêtements mortels. Et je vis, comme ils avançaient, que deux hommes vinrent à leur rencontre avec des vêtements qui brillaient comme de l'or; leurs visages aussi brillaient comme la lumière. Alors ils avancèrent avec beaucoup d'agilité et de vitesse, quoique la base sur laquelle la cité était bâtie fût plus haute que les nuages. Ils montèrent donc à travers les régions de l'air, se parlant doucement à mesure qu'ils allaient, étant réconfortés parce qu'ils avaient traversé sans accident la rivière et parce qu'ils avaient de si glorieux compagnons pour les conduire.
«L'entretien qu'ils avaient avec les bienheureux resplendissants était sur la gloire de la cité. Et ceux-ci leur disaient que sa gloire et sa beauté étaient inexprimables. Là, disaient-ils, est le mont Sion, la Jérusalem céleste et l'innombrable assemblée des anges et des esprits des hommes justes devenus parfaits. Vous allez entrer dans le paradis de Dieu, où vous verrez l'arbre de la vie, et vous mangerez ses fruits, qui ne se flétrissent jamais. Et quand vous y serez, vous aurez des robes blanches qu'on vous donnera, et vous irez et vous parlerez tous les jours avec le roi, oui, tous les jours de l'éternité[426].
«Puis ils vinrent à rencontrer plusieurs des trompettes du roi habillés de vêtements blancs et resplendissants, qui de leurs sons hauts et mélodieux faisaient retentir même le ciel. Ceux-ci les entourèrent de chaque côté; quelques-uns allaient devant, quelques-uns derrière, quelques-uns à main droite, quelques-uns à main gauche, continuellement sonnant, à mesure qu'ils montaient, avec de hautes notes mélodieuses, en sorte que la vue, pour ceux qui pouvaient l'avoir, était comme si le ciel lui-même fût descendu à leur rencontre[427].... Et à ce moment ces deux hommes étaient, pour ainsi dire, déjà dans le ciel avant d'y être entrés, étant comme engloutis par la contemplation des anges et par le ravissement de leurs notes mélodieuses. Là aussi ils avaient devant les yeux la cité elle-même, et pensaient que toutes les cloches se fussent mises à sonner pour leur donner la bienvenue. Mais au-dessus de tout étaient les ardentes et joyeuses pensées qui leur venaient, sachant qu'ils allaient habiter là en telle compagnie, et cela pour toujours. Ô quelle langue ou quelle plume peut exprimer leur glorieuse joie[428]!—Et je vis dans mon rêve que ces deux hommes arrivaient à la porte. Et voici, comme ils entraient, ils furent transfigurés; et on leur mit un vêtement qui brillait comme l'or. Et plusieurs vinrent à leur rencontre avec des harpes et des couronnes, et leur donnèrent les harpes pour chanter les louanges et les couronnes en signe d'honneur. Et j'entendis dans mon rêve qu'il leur fut dit: Entrez dans la joie de votre Seigneur.—À ce moment, comme les portes s'ouvraient pour laisser entrer ces hommes, je regardai après eux et je vis la cité briller comme le soleil. Les rues aussi étaient pavées d'or, et beaucoup d'hommes y marchaient avec des couronnes sur leurs têtes, des palmes dans les mains, des harpes d'or pour chanter des louanges. Il y en avait aussi qui avaient des ailes, et se répondaient l'un à l'autre sans interruption, disant: Saint, Saint, Saint est le Seigneur.—Et ensuite ils fermèrent les portes. Quand j'eus vu cela, je souhaitai d'être avec eux[429].»
Il fut emprisonné douze ans et demi; dans son cachot, il fabriquait des lacets ferrés pour se nourrir lui et sa famille; il mourut à soixante ans en 1688. À côté de lui Milton durait obscur et aveugle. Les deux derniers poëtes de la Réforme survivaient ainsi, au milieu de la froideur classique qui séchait alors la littérature anglaise, et de la débauche mondaine qui corrompait alors la morale anglaise. «Hypocrites tondus, chanteurs de psaumes, bigots moroses,» voilà les noms dont on outrageait les hommes qui avaient réformé les mœurs et reforgé la constitution de l'Angleterre. Mais tout opprimés et insultés qu'ils étaient, leur œuvre se continuait d'elle-même et sans bruit sous terre; car le modèle idéal qu'ils avaient érigé était, après tout, celui que suggérait le climat et que réclamait la race. Par degrés le puritanisme allait se rapprocher du monde, et le monde se rapprocher du puritanisme. La Restauration allait se discréditer, la Révolution allait se faire, et sous le progrès insensible de la sympathie nationale, comme sous l'essor incessant de la réflexion publique, les partis et les doctrines allaient se rallier autour du protestantisme libre et moral.
CHAPITRE VI.
Milton.
- I. Idée générale de son esprit et de son caractère.—Sa famille.—Son éducation.—Ses études.—Ses voyages.—Son retour en Angleterre.
- II. Effets du caractère concentré et solitaire.—Son austérité.—Son inexpérience.—Son mariage.—Ses enfants.—Ses chagrins domestiques.
- III. Son énergie militante.—Sa polémique contre les évêques.—Sa polémique contre le roi.—Son enthousiasme et sa roideur.—Ses théories sur le gouvernement, l'Église et l'éducation.—Son stoïcisme et sa vertu.—Sa vieillesse, ses occupations, sa personne.
- IV. Le prosateur.—Changements survenus depuis trois siècles dans les physionomies et les idées.—Lourdeur de sa logique.—Traité du Divorce.—Pesanteur de sa plaisanterie.—Animadversions upon the remonstrant.—Rudesse de sa discussion.—Defensio populi anglicani.—Violences de ses animosités.—Reasons of church Government. Iconoclastes.—Libéralisme de ses doctrines. Of Reformation. Areopagitica.—Son style.—Ampleur de son éloquence.—Richesse de ses images.—Lyrisme et sublimité de sa diction.
- V. Le poëte.—En quoi il se rapproche et se sépare des poëtes de la Renaissance.—Comment il impose à la poésie un but moral.—Ses poëmes profanes.—L'Allegro et le Penseroso.—Le Comus.—Lycidas.—Ses poëmes religieux. Le Paradis perdu.—Conditions d'une véritable épopée.—Elles ne se rencontrent ni dans le siècle ni dans le poëte.—Comparaison d'Ève et d'Adam avec un ménage anglais.—Comparaison de Dieu et des anges avec une cour monarchique.—Ce qui subsiste du poëme.—Comparaison entre les sentiments de Satan et les passions républicaines.—Caractère lyrique et moral des paysages.—Élévation et bon sens des idées morales.—Situation du poëte et du poëme entre deux âges.—Construction de son génie et de son œuvre.
Aux confins de la Renaissance effrénée qui finit et de la poésie régulière qui commence, entre les concetti monotones de Cowley et les galanteries correctes de Waller, paraît un esprit puissant et superbe, préparé par la logique et l'enthousiasme pour l'épopée et l'éloquence; libéral, protestant, moraliste et poëte; qui célèbre la cause d'Algernon Sidney et de Locke, avec l'inspiration de Spenser et de Shakspeare; héritier d'un âge poétique, précurseur d'un âge austère, debout entre le siècle du rêve désintéressé et le siècle de l'action pratique; pareil à son Adam qui, entrant sur la terre hostile, écoutait derrière lui, dans l'Éden fermé, les concerts expirants du ciel.
John Milton n'est point une de ces âmes fiévreuses, impuissantes contre elles-mêmes, que la verve saisit par secousses, que la sensibilité maladive précipite incessamment au fond de la douleur ou de la joie, que leur flexibilité prépare à représenter la diversité des caractères, que leur tumulte condamne à peindre le délire et les contrariétés des passions. La science immense, la logique serrée et la passion grandiose, voilà son fond. Il a l'esprit lucide et l'imagination limitée. Il est incapable de trouble et il est incapable de métamorphoses. Il conçoit la plus haute des beautés idéales, mais il n'en conçoit qu'une. Il n'est pas né pour le drame, mais pour l'ode. Il ne crée pas des âmes, mais il construit des raisonnements et ressent des émotions. Émotions et raisonnements, toutes les forces et toutes les actions de son âme se rassemblent et s'ordonnent sous un sentiment unique, celui du sublime, et l'ample fleuve de la poésie lyrique coule hors de lui, impétueux, uni, splendide comme une nappe d'or.