DEUXIÈME SÉNATEUR.

Bon et grand Séjan!

LE HÉRAUT.

Silence[131]!

On lit la lettre de Tibère. Ce sont d'abord de longues phrases obscures et vagues, mêlées de protestations et de récriminations indirectes, qui annoncent quelque chose et ne révèlent rien. Tout d'un coup, paraît une insinuation contre Séjan. Les Pères s'alarment; mais la ligne qui suit les rassure. Deux phrases plus loin, la même insinuation revient plus précise. «Quelques-uns, dit Tibère, pourraient représenter sa sévérité publique comme l'effet d'une ambition; dire que sous prétexte de nous servir, il écarte ce qui lui fait obstacle; alléguer la puissance qu'il s'est acquise par les soldats prétoriens, par sa faction dans la cour et dans le sénat, par les places qu'il occupe, par celles qu'il confère à d'autres, par le soin qu'il a pris de nous pousser, de nous confiner malgré nous dans notre retraite, par le projet qu'il a conçu de devenir notre gendre.» Les Pères se lèvent: «Cela est étrange[132]!» On voit leurs yeux ardents fixés sur la lettre, sur Séjan qui sue et pâlit; leurs pensées courent à travers toutes les conjectures, et les paroles de la lettre tombent une à une dans un silence de mort, saisies au vol avec une énergie d'attention dévorante. Ils sondent anxieusement les profondeurs de ces phrases tortueuses, tremblant de se compromettre auprès du favori ou auprès du maître, sentant tous qu'ils doivent comprendre sous peine de vie. «Vos sagesses, Pères conscrits, peuvent examiner et censurer ces suppositions. Mais, si elles étaient livrées à notre jugement qui veut absoudre, nous ne craindrions pas de les déclarer, comme c'est notre avis, très-malicieuses.»—«Oh! il a tout réparé. Écoutez!»—«Cependant on offre de les prouver, et les dénonciateurs y engagent leur vie[133].» Sur ce mot, la lettre devient menaçante. Les voisins de Séjan le quittent: «Plus loin! plus loin! Laissez-nous passer!» Le pesant Sanquinius saute en haletant par-dessus les bancs pour s'enfuir. Les soldats entrent, puis Macron. Et voici qu'enfin la lettre ordonne d'arrêter Séjan. On le charge d'injures: «Hors d'ici,—au cachot,—il le mérite.—Couronnons toutes nos portes de lauriers,—qu'on prenne un bœuf aux cornes dorées, avec des guirlandes, et qu'on le mène sur-le-champ au Capitole,—et qu'on le sacrifie à Jupiter pour le salut de César.—Qu'on efface les titres du traître.—Jetez à bas ses images et ses statues.—Liberté, liberté, liberté! Louange à Macron qui a sauvé Rome[134].» Ce sont les aboiements d'une meute furieuse, lâchée enfin contre celui sous qui elle rampait et qui longtemps l'abattue et meurtrie. Jonson trouvait dans son âme énergique l'énergie de ces passions romaines; et la lucidité de son esprit jointe à sa science profonde, impuissantes pour construire des caractères, lui fournissaient les idées générales et les détails frappants qui suffisent pour composer les peintures de mœurs.

IV

Aussi bien, c'est de ce côté qu'il a tourné son talent; presque toute son œuvre consiste en comédies, non pas sentimentales et fantastiques comme celles de Shakspeare, mais imitatives et satiriques, faites pour représenter et corriger les ridicules et les vices. C'est un genre nouveau qu'il apporte; là-dessus il a une doctrine; ses maîtres sont les anciens, Térence et Plaute. Il observe presque exactement l'unité de temps et de lieu. Il se moque des auteurs qui, dans la même pièce, «montrent le même personnage au berceau, homme fait et vieillard de soixante ans, qui, avec trois épées rouillées et des mots longs d'une toise, font défiler devant vous toutes les guerres d'York et de Lancastre, qui tirent des pétards pour effrayer les dames, renversent des trônes disjoints pour amuser les enfants[135].» Il veut présenter sur la scène «des actions et des paroles telles qu'on les rencontre dans le monde, donner une image de son temps, jouer avec les folies humaines.» Plus de «monstres, mais des hommes,» des hommes comme nous en voyons dans la rue, avec leurs travers et leur humeur, avec «cette singularité prédominante qui, emportant du même côté toutes leurs puissances et toutes leurs passions,» les marque d'une empreinte unique[136]. C'est ce caractère saillant qu'il met en lumière, non pas avec une curiosité d'artiste, mais avec une haine de moraliste. «Je les flagellerai, ces singes, et je leur étalerai devant leurs beaux yeux un miroir aussi large que le théâtre sur lequel nous voici. Ils y verront les difformités du temps disséquées jusqu'au dernier nerf et jusqu'au dernier muscle, avec un courage ferme et le mépris de la crainte.... Ma rigide main a été faite pour saisir le vice d'une prise violente, pour le tordre, pour exprimer la sottise de ces âmes d'éponge qui vont léchant toutes les basses vanités[137].» Sans doute un parti pris si fort et si tranché peut nuire au naturel dramatique; bien souvent les comédies de Jonson sont roides; ses personnages sont des grotesques, laborieusement construits, simples automates; le poëte a moins songé à faire des êtres vivants qu'à assommer un vice; les scènes s'agencent ou se heurtent mécaniquement; on aperçoit le procédé, on sent partout l'intention satirique; l'imitation délicate et ondoyante manque, et aussi la verve gracieuse, abondante de Shakspeare. Mais que Jonson rencontre des passions âpres, visiblement méchantes et viles, il trouvera dans son énergie et dans sa colère le talent de les rendre odieuses et visibles, et produira le Volpone, œuvre sublime, la plus vive peinture des mœurs du siècle, où s'étale la pleine beauté des convoitises méchantes, où la luxure, la cruauté, l'amour de l'or, l'impudeur du vice, déploient une poésie sinistre et splendide, digne d'une bacchanale du Titien[138]. Dès la première scène tout cela éclate:

«Salut au jour, dit Volpone, et ensuite à mon or!
Ouvre la châsse que je puisse voir mon saint!»

Ce saint, ce sont des piles d'or, de joyaux, de vaisselle précieuse.

Salut, âme du monde et la mienne! Ô fils du soleil,
Plus brillant que ton père, laisse-moi te baiser
Avec adoration, toi et tous ces trésors,
Reliques sacrées de cette chambre bénite[139].