Son théâtre y est conforme: tout y brille, mais le métal n'est pas tout à lui, ni du meilleur aloi. Ce sont des comédies de société, les plus amusantes qu'on ait jamais faites, mais ce ne sont guère que des comédies de société. Imaginez les demi-charges qu'on improvise vers onze heures du soir dans un salon où l'on est intime. Sa première pièce, les Rivaux, plus tard sa Duègne et son Critique, en regorgent et ne renferment guère que cela. Il y en a sur la voisine, mistress Malaprop, une sotte prétentieuse qui emploie les grands mots à tort et à travers, se sait bon gré de si bien placer les épitaphes devant les substantifs, et jure que sa nièce est aussi méchante qu'une allégorie sur les bords du Nil. Il y en a sur le voisin, M. Acres, un Fier-à-Bras improvisé, qui se laisse engager dans un duel, et, amené sur le terrain, pense à l'effet des balles, se représente le testament, l'enterrement, l'embaumement, et voudrait bien être au logis. Il y en a sur un domestique pataud et poltron, sur un père colérique et braillard, sur une jeune fille sentimentale et romanesque, sur un Irlandais duelliste et chatouilleux. Tout cela défile et se heurte sans trop d'ordre à travers les surprises d'une intrigue double, à force d'expédients et de rencontres, sans le gouvernement ample et régulier d'une idée maîtresse. Mais on a beau sentir le placage, l'entrain emporte tout; on rit de bon cœur; chaque scène détachée passe bouffonne et rapide; on oublie que le valet pataud a des répliques aussi ingénieuses que Sheridan lui-même[153], et que le gentilhomme irascible parle aussi bien que le plus élégant des écrivains[154]. Aussi bien l'inventeur est un écrivain; si, par verve et par esprit de société, il a voulu divertir autrui et se divertir lui-même, il n'a pas oublié les intérêts de son talent et le soin de sa gloire. Il a du goût, il sent les finesses du style, le mérite d'une image nouvelle, d'une opposition frappante, d'une insinuation ingénieuse et calculée. Il a surtout de l'esprit, un prodigieux esprit de conversation, l'art de garder, de réveiller toujours l'attention, d'être mordant, divers, imprévu, de lancer la riposte, de mettre en relief la sottise, d'accumuler coup sur coup les saillies et les mots heureux. Enfin, il s'est formé depuis sa première pièce, il a acquis l'expérience du théâtre; il travaille et rature; il essaye ses diverses scènes, il les récrit, il les agence; il veut que rien ne suspende l'intérêt, que nulle invraisemblance ne choque le spectateur, que sa comédie roule avec la précision, la sûreté, l'unité d'une belle machine. Il compose de bons mots, il les remplace par de meilleurs, il aiguise toutes ses railleries, il les serre comme un faisceau de dards, et met de sa main au dernier feuillet: «Fini, grâce à Dieu.—Amen!»—Il a raison, car l'œuvre lui a coûté de la peine; il n'en fera pas une seconde. Ces sortes d'écrits, artificiels et condensés comme les satires de La Bruyère, ressemblent à une fiole ciselée, où l'auteur a distillé, sans en réserver rien, toute sa réflexion, toutes ses lectures et tout son esprit.

Qu'y a-t-il dans cette célèbre École de médisance? Et comment a-t-il fait pour jeter sur cette comédie anglaise, qui allait s'éteignant chaque jour davantage, l'illumination d'un dernier succès? Il a pris deux personnages de Fielding, Blifil et Tom Jones; deux pièces de Molière, le Misanthrope et le Tartufe; et de ces deux substances puissantes, condensées avec une dextérité admirable, il a fait un feu d'artifice le plus brillant qu'on ait jamais vu. Chez Molière, il n'y a qu'une médisante, Célimène; les autres personnes ne sont là que pour lui fournir la réplique; c'est bien assez d'une pareille moqueuse; encore raille-t-elle avec une sorte de mesure, sans se presser, en vraie reine de salon qui a le temps de causer, qui se sait écoutée, qui s'écoute; elle est femme du monde, elle garde le ton de la belle conversation; même pour effacer l'âcreté, voici venir au milieu des médisances la raison calme, le discours sensé de l'aimable Éliante. Molière met en scène les méchancetés du monde et ne les grossit pas; ici elles sont plutôt grossies que peintes: «Merci de ma vie! dit sir Peter, une réputation tuée à chaque parole!» En effet, ils sont féroces, et c'est une vraie curée; même ils se salissent pour mieux outrager. Mistress Candour dit que «lord Buffalo a découvert milady dans une maison de renommée médiocre.» Elle ajoute qu'une veuve de «la rue voisine a guéri de son hydropisie et vient de retrouver ses formes d'une façon tout à fait surprenante[155].» L'acharnement est si fort qu'ils descendent au rôle de bouffons. La plus élégante personne du salon, lady Teazle, montre ses dents pour singer une femme ridicule, tire sa bouche d'un côté, fait des grimaces. Nul arrêt, nul adoucissement; les sarcasmes partent en fusillade. L'auteur en a fait provision, il faut bien qu'il les emploie. C'est lui qui parle par la bouche de chacun de ses personnages; il leur donne à tous le même esprit, je veux dire son esprit, son ironie, son âpreté, sa vigueur pittoresque; quels qu'ils soient, badauds, fats, vieilles filles, il n'importe; il ne s'agit pour lui que d'éclater en une minute par vingt explosions. «Ne raillons pas: c'est ce que je répète constamment à ma cousine Ogle, et vous savez qu'elle se croit arbitre en fait de beauté.—Très-justement, car elle possède elle-même une collection de traits empruntés à toutes les nations du monde.—C'est vrai, elle a un front irlandais.—Des cheveux écossais.—Un nez hollandais.—Des lèvres autrichiennes.—Un teint d'Espagnole.—Et des dents à la chinoise.—Bref, sa figure ressemble à une table d'hôte de Spa, où il n'y a pas deux convives de la même nation.—Ou bien à quelque congrès à la fin d'une guerre générale, dans lequel toutes les parties jusqu'à ses yeux semblent avoir des directions différentes, et où le nez et le menton semblent seuls disposés à se rencontrer[156].—Monsieur Surface, vous avez de mauvaises nouvelles de votre frère; mais, pour moi, je ne l'ai jamais cru si déréglé qu'on le dit. Il a perdu tous ses amis, mais il n'y a personne dont les juifs disent autant de bien.—Très-vrai, sur ma foi! Si la juiverie pouvait élire, je crois que Charles serait alderman; parole d'honneur, personne n'est plus populaire en cet endroit-là. J'apprends qu'il paye plus d'annuités que la tontine irlandaise, et que, toutes les fois qu'il est malade, ils font dire des prières pour sa guérison dans leurs synagogues.—Et personne qui vive avec plus de splendeur. On m'a dit que, lorsqu'il invite ses amis, il se met à table avec une douzaine de ses cautions, qu'il a une vingtaine de marchands attendant dans son antichambre et un huissier derrière la chaise de chaque convive[157].—Monsieur Surface, je n'ai pas eu l'intention de vous blesser; mais comptez là-dessus, votre frère est tout à fait coulé bas.—Parole d'honneur, coulé aussi bas qu'un homme l'a jamais été; il ne trouverait pas une guinée à emprunter.—Tout est vendu dans son logis, tout ce qui était transportable.—J'ai vu quelqu'un qui a été chez lui. Rien de laissé, sauf quelques bouteilles vides oubliées, et les portraits de famille, qui, je crois, sont enchâssés dans les lambris.—Et j'ai eu aussi le chagrin d'entendre de mauvaises histoires contre lui.—Oh! il a fait beaucoup de vilaines choses, cela est certain.—Mais pourtant, comme il est votre frère....—Nous vous dirons tout à une autre occasion[158].» Voilà comme il a acéré, multiplié, enfoncé jusqu'au vif les épigrammes mesurées de Molière. Mais est-il possible de s'ennuyer devant une décharge si bien nourrie de méchancetés et de bons mots?

Pareillement, voyez le changement qu'entre ses mains a subi l'hypocrite. Sans doute, tout le grandiose du rôle a disparu: Joseph Surface ne porte plus, comme Tartufe, tout le poids de la comédie; il n'a plus, comme son grand-père, un tempérament de cocher, une audace d'homme d'action, des façons de bedeau, une encolure de moine. Il est simplement égoïste et prudent; s'il s'est engagé dans une intrigue, c'est un peu malgré lui; il n'y tient qu'à demi, en jeune homme correct, bien habillé, passablement renté, assez timide et méticuleux de son naturel, de façons discrètes, et dépourvu de passions violentes; tout est chez lui douceâtre et poli; il est de son temps; il ne fait pas étalage de religion, mais de morale; c'est un gentleman à sentences, à beaux sentiments, disciple de Johnson ou de Rousseau, faiseur de phrases. Sur ce pauvre homme assez plat, il n'y a pas de quoi bâtir un drame; et les grandes situations que Sheridan prend à Molière perdent la moitié de leur force en s'appuyant sur un si mesquin support. Mais comme la rapidité, l'abondance, le naturel des événements couvrent cette insuffisance! comme l'adresse suffit à tout! comme elle semble capable de suppléer à tout, même au génie! comme le spectateur rit de voir Joseph pris dans son sanctuaire ainsi qu'un renard dans son terrier; obligé de dissimuler la femme, puis de cacher le mari; forcé de courir de l'un à l'autre, occupé à renfoncer l'une derrière son paravent et l'autre dans son cabinet; réduit à se jeter dans ses propres piéges, à justifier ceux qu'il voudrait perdre, le mari aux yeux de la femme, le neveu aux yeux de l'oncle; à perdre la seule personne qu'il tienne à justifier, j'entends le précieux et immaculé Joseph Surface; à se trouver enfin ridicule, odieux, bafoué, confondu, en dépit de ses habiletés et justement par ses habiletés, coup sur coup, sans trêve ni remède; à s'en aller, le pauvre renard, la queue basse, le pelage gâté, parmi les huées et les cris! Et comme en même temps, tout à côté, les prises de bec de sir Peter et de sa femme, le souper, les chansons, la vente des portraits chez le prodigue viennent mettre une comédie dans la comédie, et renouveler l'intérêt en renouvelant l'attention! On cesse de songer à l'atténuation des caractères, comme on a cessé de songer à l'altération de la vérité; on se laisse emporter par la vivacité de l'action, comme on s'est laissé éblouir par le scintillement du dialogue; on est charmé; on bat des mains; on se dit qu'au-dessous de la grande invention la verve et l'esprit sont les plus agréables dons du monde; on les savoure à leur heure; on trouve qu'ils ont aussi leur place dans le festin littéraire, et que, s'ils ne valent pas les mets substantiels, les vins francs et généreux du premier service, ils fournissent le dessert.

Ce dessert achevé, il faut sortir le table. Après Sheridan, nous en sortons tout de suite. Dorénavant la comédie languit, s'éteint; il n'en reste plus que la farce, les Domestiques du grand ton, de Townley, les grotesques de George Colman, un précepteur, une vieille fille, des paysans avec leur accent local; la caricature survit à la peinture, et le Punch fait rire encore lorsque l'âge des Reynolds et des Gainsborough est passé. Aujourd'hui, il n'y a pas en Europe de scène plus vide, et la bonne compagnie l'abandonne au peuple. C'est que la forme de société et d'esprit qui l'avait suscitée a disparu. Ce qui avait dressé le théâtre anglais de la Renaissance, c'était la vivacité et la surabondance de la conception prime-sautière, qui, incapable de s'étaler en raisonnements alignés ou de se formuler par des idées philosophiques, ne trouvait son expression naturelle qu'en des actions mimées et en des personnages parlants. Ce qui avait alimenté la comédie anglaise du dix-septième siècle, c'étaient les besoins de la société polie, qui, habituée aux représentations de la cour et aux parades du monde, allait chercher sur la scène la peinture de ses entretiens et de ses salons. Avec la chute de la cour et avec l'arrêt de l'invention mimique, le vrai drame et la vraie comédie disparaissent; ils passent de la scène dans les livres. C'est qu'aujourd'hui on ne vit plus en public à la façon des ducs brodés de Louis XIV et de Charles II, mais en famille ou devant une table de travail; le roman remplace le théâtre en même temps que la vie bourgeoise succède à la vie de cour.

CHAPITRE II
Dryden.

La comédie nous a emmenés bien loin; il faut revenir, considérer les autres genres. Au centre du grand courant se meut un esprit supérieur. Dans l'histoire de ce talent, on verra l'histoire de l'esprit anglais classique, sa structure, ses lacunes et ses puissances, sa formation et son développement.

I

Il s'agit d'un jeune homme, lord Hastings, mort à dix-neuf ans de la petite vérole.

Son corps était un orbe, et son âme sublime—se mouvait autour des pôles de la vertu et du savoir....—Viens, docte Ptolémée, et essaye—de mesurer la hauteur de ce héros....—Les pustules gonflées d'orgueil qui bourgeonnaient à travers sa chair,—comme des boutons de roses, s'enfonçaient dans sa peau de lis.—Chaque petite rougeur avait une larme en elle—pour pleurer la faute que commettait sa naissance;—ou bien étaient-ce des diamants envoyés pour orner sa peau,—sa peau, le coffret d'une âme intérieure plus riche encore?—Il n'y eut pas besoin de comète pour prédire ce changement,—puisque son cadavre pouvait passer pour une constellation[159]!